ENVIRONNEMENT-AFRIQUE: Les bois tropicaux se forgent leur propre identité

BRAZZAVILLE, 19 oct. (IPS) – Face au boycott des bois tropicaux
africains
sur le marché international, les pays africains producteurs et
exportateurs
de bois se sont engagés à doter leurs produits d'un label vert qui
fait la
promotion de la gestion durable des forêts.

Des experts et ministres de l'Organisation Africaine des Bois
(OAB), réuni s
à Brazzaville au Congo, la semaine dernière, ont lancé les bases
de la mise
en uvre d'un mécanisme de certification pour les bois africains,
en
réponse aux menaces de boycott de la part d'Organisations
Non-Gouvernementales (ONG) environnementalistes.
Dès l'année 2001, une structure de certification panafricaine pour
les 14
pays membres de l'OAB sera installée à Libreville au Gabon, qui
accueillera
le siège de l'institution. La mission de l'institution sera entre
autres
d'inciter les pays à harmoniser leurs politiques forestières, en
particulier
dans le domaine de l'aménagement forestier.
Les autres pays membres de l'OAB incluent le Cameroun, la Côte
d'Ivoire, le
Gabon, la République Centrafricaine, le Ghana, l'Angola, la
République du
Congo, la République Démocratique du Congo, la Guinée Equatoriale,
le
Libéria, le Nigeria, Sao Tomé et Principé et la Tanzanie. Le Togo
a été
admis comme membre la semaine dernière.
La cellule de certification panafricaine de l'OAB travaillera en
collaboration avec l'Organisation Internationale des Bois
Tropicaux (OIBT),
ainsi que le Fonds Mondial pour la Protection de la Nature (WWF).
Les
représentants des ONG, des gouvernements et de la communauté
internationale
seront également associés à cette initiative.
L'Afrique regorge des essences de bois précieuses très prisées sur
le marché
international. Dans le massif forestier du bassin du Congo en
Afrique
centrale, on trouve des essences comme l'ébène, l'okoumé,
l'acajou, le
siroko, le sapelli.
Plusieurs pays de l'OAB exportent également le Tek, un bois
brunâtre.
Certaines de ces essences comme l'acajou sont classées par les
écologist es
dans la catégorie des espèces en voie de disparition.
Malgré cette abondance en essences précieuses, l'Afrique arrive
difficilement à vendre son bois, en raison des pressions
écologistes qui
dénoncent l'exploitation désordonnée des forêts.
L'Afrique, qui possède près du tiers des forêts tropicales du
monde, ne
fournit que 10 pour cent du bois, pour une participation aux flux
financiers
de 14 pour cent seulement. Le continent n'exporte que 1 pour cent
du bois
transformé.
L'initiative de certification panafricaine est destinée, selon les
experts,
à rassurer les consommateurs, en prouvant que le bois tropical est
exploité
d'une manière durable et non destructive.
Selon les experts, l'objectif de la certification panafricaine est
de doter
le continent d'un label d'origine unique pour les bois africains.
Ce label
servira à identifier les bois d'origine africaine, produits
conformément aux
exigences de gestion durable des forêts.
Si l'idée d'une certification panafricaine est bien accueillie en
géné ral,
certains observateurs émettent des doutes quant à sa crédibilité.
"Pour que le label soit crédible, il faut associer tout le monde,
y compris
le secteur privé", affirme le ministre congolais.
L'OAB soutient que la certification panafricaine obéit à un
processus
sérieux qui a commencé avec l'adoption en 1993 des Principes,
Critères et
Indicateurs (PCI) de gestion durable des forêts, ainsi que la mise
en place
des plans d'aménagements appropriés qui constituent la base de la
certification.
Par l'intermédiaire de l'OAB, les pays africains se sont mobilisés
depuis
1993 dans une initiative appelée "label vert" visant à
promouvoir la
gestion durable de leurs forêts, ainsi qu'à mettre en place un
système
crédible et indépendant de contrôle de leurs productions
forestière s.
L'objectif de l'initiative était, entre autres, de renforcer la
coopération
entre les pays membres sur les problèmes d'aménagement durable des
forêts,
de contribuer à harmoniser les politiques, les législations
forestière s et
de défendre les spécificités et intérêts de l'Afrique dans les
débats
internationaux sur la forêt.
A cet effet, un ensemble de Principes, Critères et Indicateurs
(PCI) a é té
initié pour servir d'instrument qui permette aux pays de clarifier
et de
formuler les objectifs à atteindre en matière de gestion durable
des forêts.
Ces principes englobent les volets politique, écologique,
économique et
culturel de la gestion des forêts.
Depuis 1995, des tests de PCI sont réalisés dans cinq pays membres
de l'OAB,
à savoir la Côte d'Ivoire, le Cameroun, le Gabon, la République
Centrafricaine et le Ghana, avec des résultats satisfaisants en
matière de
gestion durable des forêts.
Les principes, critères et indicateurs de gestion durable des
forêts
tropicales constituent la base de la certification panafricaine.
"La certification n'est pas une opération de complaisance. Elle
est faite
au terme de vérifications sérieuses pour constater que la forêt
est aménagée
et bien gérée. C'est une question d'intérêt économique de chaque
pays, et
celui qui sortira de ce schéma se verra privé du marché", indique
Djombo
qui appelle tous les pays membres de l'OAB à adhérer à
l'initiative.
Le coût financier de l'opération n'a pas encore été déterminé.
Selon des
sources proches de l'OAB, l'Union européenne apporte un soutien
substantiel
à la certification panafricaine.
"L'Union Européenne a une certaine expertise et des compétences
avér ées en
matière de certification. Elle a promis d'apporter son soutien
financier,
puisque l'Europe est le plus grand consommateur des bois
africains",
affirme Henri Djombo, ministre congolais des forêts, chargé des
ressources
halieutiques.
La mise en place d'une certification panafricaine dénote aussi de
la volonté
des pays africains de se démarquer des nombreux mécanismes de
certification
existants dans le monde, et qui ne connaissent pas toujours les
forêts
africaines.
Hinrich Stoll, Directeur Général de la Congolaise Industrielle des
Bois
(CIB), une société d'exploitation forestière au Congo Brazzaville,
est
favorable à une structure panafricaine de certification.
"Il existe déjà une vingtaine de systèmes de certification. Il y
a par
exemple la certification indonésienne, paneuropéenne, mexicaine,
etc. Les
pays africains ne supporteront pas un panel de certificateurs du
Mexique ou
d'ailleurs, avec les gens qui ne connaissent pas l'Afrique. Nous
avons
besoin d'avoir un panel africain, avec des experts de l'Afrique,
c'est-à-dire du secteur privé, des ONG, des écologistes et des
représentants du gouvernement", dit Stoll.
Au-delà d'un besoin de gestion durable des forêts, la
certification est
surtout pour l'Afrique un instrument commercial facilitant l'accès
au marché
international.
"Sur le marché international, le consommateur exige que tout ce
qu'il
mange, tout ce qu'il consomme, vienne d'une ressource
naturellement
renouvelable et pas d'une source qui est utilisée d'une manière
destructive.
On a commencé avec les produits agricoles. Il y a par exemple un
label vert
sur la pomme de terre, aujourd'hui on exige un label vert pour le
bois",
explique Stoll.
"Si nous pouvons obtenir le certificat que le consommateur
demande de plus
en plus, surtout en Europe du Nord, cela va nous faciliter l'accès
au marché
et va nous permettre aussi de faire face à la concurrence, de
garder notre
place avec un produit certifié qui donne confiance au
consommateur", ajoute
Stoll.
Stoll a évoqué l'expérience de sa société qui a été vivement
critiquée par
des mouvements écologistes en Allemagne, qui lui reprochaient de
détruir e
massivement les forêts dans la région de la Sangha, au Nord de la
République
du Congo. Dans de nombreuses villes allemandes, l'utilisation du
bois
tropical reste interdite.
La CIB, qui est en faveur d'une certification panafricaine, a dû
travailler
avec la Wild Life Conservation Society – la Société de Sauvegarde
de la Vie
Sauvage – et d'autres groupes environnementaux pour améliorer sa
gestion des
exploitations de bois au Congo. Selon Stoll, sa société arrive à
vendre son
bois dans certains Etats de l'Allemagne, en France, en Italie et
en
Espagne. Mais il déplore la rigidité des pays du Nord européen,
qui
boycottent les bois tropicaux non certifiés.
Des rapports alarmants font état des menaces de disparition des
forêts
tropicales africaines. Si la plupart des forêts du bassin du
Congo, par
exemple, demeurent relativement intactes, l'exploitation du bois,
l'agriculture, l'expansion urbaine et les activités humaines
menacent
gravement ces ressources forestières tropicales qui ont une grande
importance pour le monde entier.
"Les Africains coupent du bois n'importe comment. Et il y a des
Malaisiens
qui viennent exploiter du bois en Afrique, après avoir détruit
leurs propres
forêts. Il est temps que l'Afrique s'impose", affirme le
Professeur
Jean-Luc Mandaba, Directeur Général adjoint de la Société Forestiè
re en
République Centrafricaine.
Pascal Makoka, Directeur Général adjoint d'une société forestière
au Congo,
pense que la certification est importante pour la gestion durable
des forêts.
"Les forêts africaines ne sont pas très bien aménagées, ni très
bien
gérées. Nous sommes encore à l'étape de recherche des possibilités
pour bien
exploiter nos forêts. C'est pourquoi nous soutenons l'idée de
création d'un
organe africain de certification", indique-t-il.