MOMBASA, 12 sept. (IPS) – Le Kenya est sur le point de perdre des
gisements
de titane d'une valeur de plusieurs milliards de dollars, si,
comme prévu,
le Gouvernement du Président Daniel arap Moi signe un accord avec
une
compagnie canadienne pour extraire les ressources minières,
estiment les
experts.
Pius Kathukya, un ingénieur chimiste kenyan résidant dans le
Mississipi aux
Etats Unis, indique que le minerai qui se trouve dans la région
est estim é à
plusieurs milliards de dollars sur le marché international, ce qui
dépas se
de loin les 9 milliards de shillings annoncés par la firme Tiomin
Resources
Inc. pour faire l'exploitation minière. Un dollar US équivaut à 76
shillings.
Les minerais, déclare-t-il, sont suffisant pour payer la dette
extérieur e de
ce pays d'Afrique de l'Est et améliorer sa performance économique.
"Ces minerais sont un don de Dieu aux Kenyans. Ils sont très
chers, et ne
devraient pas être cédés à vil prix pour être transformés dans un
pays
étranger", indique Kathukya.
La côte kenyane, longue de 250 miles sur l'Océan Indien, contient
environ 10
pour cent des gisements mondiaux de titane et de zirconium. On
estime que
les gisements du Kenya constituent la plus grande source de rutile
et de
zircon encore sous-exploitée. Ces gisements peuvent faire de
Tiomin Inc. le
plus grand fournisseur international de titane et de zircon sur le
marché
mondial.
Les deux minerais sont fortement prisés dans les industries telles
que
l'énergie, la défense et l'aviation parce qu'ils sont utilisés
dans la
construction des moteurs à réaction des avions, des missiles, des
fusées, et
des surgénérateurs nucléaires.
Les premiers gisements de titane ont été découverts à Kwale, un
district sur
la côte sud du pays. La compagnie canadienne s'est installée dans
la zone en
1997 pour commencer la prospection, et a envoyé une équipe
d'experts Sud
africains pour faire une évaluation de l'impact environnemental du
projet.
En faisant des calculs par rapport à la profondeur moyenne de
l'exploitation
minière, qui est de 30 mètres, et en prenant en compte le fait que
le
gisement de Kwale couvre une superficie estimée à 200 km2,
Kathukya dit que
le Kenya perdrait environ 700 milliards de shillings, si les
minerais sont
envoyés ailleurs pour être transformés. "En faisant les
compositions
chimiques adéquates, le Kenya fera une recette de plusieurs
milliards
lorsque tout sera vendu", indique-t-il.
Les autres zones ayant des gisements de titane sont situées dans
les régions
de Malindi et de Kilifi. Elles sont toutes deux localisées sur la
côte Nord.
Les deux sites sont toujours en phase exploratoire, tandis que le
projet de
Kwale est déjà à l'étape de faisabilité et est vraisemblablement
celui qui
sera mis en valeur le premier.
Il pourrait également avoir des gisements d'uranium et autres
métaux
radioactifs qui co-existent normalement avec le zirconium, affirme
Kathyka,
mais la compagnie a indiqué que l'uranium contenu dans la zone est
négligeable, et à très peu d'importance économique.
Mais Kathukya soutient que c'est un stratagème pour voler les
Kenyans.
"Lorsque nous avons de l'uranium mais que nous ne savons pas en
quelle
quantité, il ne devrait pas avoir un accord pour l'exploiter et
l'amener
dans un pays étranger pour la transformation. Les Kenyans ne
sauront jamais
quelles quantités de leur uranium ou autres minerais ont été
emportées",
ajoute-t-il. "Ce genre d'accord a un relent colonial et il
devrait être
annulé. Si cet accord est laissé tel quel, les Kenyans n'en
profiteront pas".
Le projet proposé a exaspéré les habitants de Kwale et les
militants des
droits de l'homme, qui affirment que plus de 3.000 familles ont
été victimes
d'intimidations pour signer des documents prouvant qu'elles cèdent
leur
terre pour une compensation inadéquate.
Le Forum des Droits Miniers du Littoral "Coast Mining Rights
Forum", une
coalition des organisations des droits de l'homme et de groupes
environnementaux dans la province côtière, accuse la compagnie
d'enfreindre
la procédure légale et de violer les droits des populations
locales, en les
désinformant de façon délibérée sur la possibilité d'un impact
environnemental négatif de son projet et en les dépouillant de
leur revenus.
Le groupe indique qu'il soupçonne des transactions empreintes de
corruption
impliquant de hautes autorités gouvernementales ayant des intérêts
matériels
dans la compagnie, et a interpellé le gouvernement pour qu'il
rende publics
les noms des hommes d'affaires locaux qui investissent dans la
compagnie.
Conformément à la loi kenyane, tout investisseur étranger doit
avoir au
moins deux partenaires locaux. "Nous soupçonnons les directeurs
locaux
d'être les mêmes personnes que nous connaissons", déclare Francis
Mwaka, un
journaliste local.
Ceux qui critiquent le projet disent que, contrairement aux autres
projets
qui sont d'habitude approuvés par le Parlement, celui-ci a été
entour é d'un
voile de secret depuis 1996, lorsque des gisements de titane ont
été
découverts à Kwale. Le silence n'a été rompu récemment que lorsque
les
populations locales ont commencé à recevoir des avis d'expulsion.
"Dans ce pays, les investissements ne profitent qu'à une certaine
clique",
accuse Zubeda Suleiman, un militant local des droits de l'homme.
Selon Kathukya, qui est revenu dans le pays pour entreprendre des
études
indépendantes sur le projet, les Kenyans ne pourraient profiter
des
retombées du titane que si les compagnies locales étaient chargées
d'en
faire l'exploitation.
"Tout ce qui est nécessaire, c'est de produire le mécanisme de
transformation. Nous, Kenyans, vendrons alors les métaux à un
acheteur
désireux sur le marché international pour payer nos dettes et
améliore r
notre économie, et les emprunts vont cesser", ajoute-t-il.
Des experts de l'Université Nationale Kenyatta ont averti que le
système
écologique du littoral kenyan pourrait être dévasté, si le
gouvernement ne
soumettait pas la compagnie minière à des normes environnementales
internationales strictes.
Il y a également des rumeurs qui indiquent que certaines
technologies sont
en train d'être testées à Maumba, et Nguluku, les sites qui
renferment le
titane à Kwale, pour voir jusqu'à quel degré les effets mortels de
radiation
peuvent être minimisés au cours de l'exploitation du titane dans
ces zones.
"Il y a beaucoup de gisements de titane au Canada. Pourquoi ne
veulent-ils
pas utiliser leurs propres gisements"?, s'interroge Suleiman.
Tiomin Kenya indique qu'il n'espère employer qu'un peu plus de 200
personnes
sur le site de Kwale, un nombre qui, selon les groupes des droits
de
l'homme, vaut à peine la valeur des ressources dans la zone.
Un porte-parole du bureau de la compagnie à Diani, Kwale, a
toutefois refusé
de faire des commentaires, estimant que seul le vice-président de
la
compagnie mère à Toronto, au Canada, est habilité à se prononcer
sur la
question.

