NATIONS UNIES, 24 juin (IPS) – L'ancien Secrétaire général de
l'ONU, Boutros
Boutros-Ghali, déclare que les Nations Unies ont très peu
d'autorité morale
pour enseigner la démocratie au monde extérieur, car elles ne la
pratiquent
pas entièrement en leur sein.
Boutros-Ghali, qui a dirigé les Nations Unies de 1992 à 1996,
soutient que
bien que l'organisation mondiale comprenne 185 Etats souverains,
elle est de
plus en plus dominée par une seule grande puissance – les Etats-
Unis.
"A la base, il y a un système démocratique et au sommet, il y a
un système
autoritaire", révèle l'ancien ministre égyptien des Affaires
étrangères qui
est à New York pour faire la promotion de son nouveau livre sur
les
relations tumultueuses qui régnaient entre les USA et l'ONU
pendant son
mandat de cinq ans.
Dans le livre intitulé "Unvanquished : a US-UN Saga", Boutros
Ghali
affirme que la marginalisation des Nations Unies pendant la
crise du Kosovo
n'est pas un bon présage pour l'organisation mondiale.
L'ancien patron de l'ONU explique que l'Organisation du Traité
de
l'Atlantique Nord (OTAN), dirigée par les Etats-Unis, a
entrepris des
représailles contre la Yougoslavie sans l'autorisation du seul
organe
mondial habilité à déclarer la guerre : le Conseil de sécurité
des Nations
Unies.
Selon Boutros-Ghali, l'organisation mondiale est actuellement
confrontée à
deux problèmes politiques majeurs.
Le premier, c'est l'existence de la seule super puissance en
cette période
post-Guerre froide. "C'est une réalité. Rien ne pourrait se
faire sans les
Etats-Unis".
Le deuxième problème est que les autres grands pays membres des
Nations
Unies ne sont pas prêts à jouer un rôle significatif dans les
affaires
internationales, souligne-t-il.
"Ils croient que c'est mieux de suivre la super puissance",
confie-t-il à
IPS.
Boutros-Ghali observe également qu'au cours de ces dernières
années, les
Nations Unies ont dépensé des millions de dollars pour
promouvoir la
démocratie multipartite dans les pays du Tiers-Monde. Depuis
1992, les
Nations Unies ont soutenu les processus électoraux dans plus de
75 pays, et
le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD)
s'est impliqué
dans la plupart de ces processus.
De 1994 à 1995, le PNUD n'avait consacré qu'environ 14 pour cent
de ses
ressources à la bonne gouvernance. Actuellement, plus de 35 pour
cent du
budget annuel du PNUD, soit 900 millions de dollars, est
consacré à la
promotion de la démocratie.
Les activités que le PNUD soutient incluent les élections
libres, l'Etat de
droit, les assemblées nationales transparentes, le renforcement
des
appareils judiciaires, la liberté de la presse, un vibrant
secteur privé et
la promotion du rôle de la société civile.
"Mais la démocratie nationale n'a aucune valeur, s'il n'y a pas
de
démocratie internationale", estime l'ancien patron de l'ONU.
Les Nations Unies sont, d'après lui, le seul forum capable de
promouvoir la
démocratie au niveau international. "Il est par conséquent
indispensable
que les princ acteurs et les acteurs non gouvernementaux tels
que les
organisations non gouvernementales (ONG) participent à
l'opération".
Les commentaires de Boutros-Ghali parviennent à un moment où les
Etats-Unis
et la Grande-Bretagne continuent de s'opposer à la levée des
sanctions
économiques décrétées contre l'Irak, malgré le nombre écrasant
des pays
favorables à une telle initiative à l'intérieur et à l'extérieur
des Nations
Unies.
Parmi les cinq membres permanents disposant du droit de veto au
sein du
Conseil de sécurité, les trois autres, notamment la France, la
Russie et la
Chine, sont prêts à mettre fin aux sanctions imposées à l'Irak.
Mais les
deux pays suscités menacent de s'opposer à une telle initiative.
"Sur les cinq membres permanents, il n'y en a qu'un qui émerge
de plus en
plus", constate l'ancien ambassadeur égyptien Nabil el-Araby.
Dans son livre, Boutros Ghali montre comment Washington continue
de
manipuler l'organisation mondiale pour en tirer profit et
protéger ses
propres intérêts.
Lorsque certains avaient proposé d'alléger les souffrances du
peuple irakien
en suspendant temporairement l'embargo pour permettre à l'Irak
d'échanger
son pétrole contre de la nourriture, les USA avaient traîné les
pieds parce
que c'était une année d'élection présidentielle. La Maison
blanche craignait
que le problème irakien ne s'imbrique dans la politique
nationale
américaine", raconte-t-il.
A un autre niveau, Boutros-Ghali affirme que les Etats-Unis
avaient
abandonné les principes fondamentaux de la démocratie,
lorsqu'ils s'étaient
insurgés contre les 14 membres du Conseil de sécurité pour
imposer leur veto
à sa réélection en tant que Secrétaire général de l'ONU.
Il raconte comment l'ancien Secrétaire d'Etat américain, Warren
Christopher,
a tenté de le convaincre de déclarer publiquement qu'il ne
briguerait pas un
second mandat. Mais il a refusé.
"Vous ne pouvez sûrement pas renvoyer le Secrétaire général des
Nations
Unies par un diktat unilatéral des Etats-Unis. Les 14 autres
membres du
Conseil de sécurité n'ont-ils pas de droit ?", s'était-il
exclamé.
Toutefois, grâce à leur droit de veto, les Etats-Unis ont réussi
à écarter
Boutros-Ghali de la présidence des Nations unies.

