GUINEE-BISSAU: L'Accalmie Revient, Et L'Armée Consolide Son Pouvoir

DAKAR, 11 mai (IPS) – La plupart des infrastructures de la
Guinée-Bissau ont
été détruites et des centaines de milliers d'habitants de
Bissau, la
capitale, ont dû abandonner leurs maisons. Plusieurs centaines
de fuyards
sont morts pendant les combats, surtout lors de l'assaut final
de jeudi
dernier.

Cependant, par rapport à d'autres guerres dans les pays voisins,
celle de
Guinée-Bissau n'est pas des plus meurtrières.
En effet, il y a eu très peu de massacres et de torture
systématique. Mieux,
cette guerre vient de connaître une fin décisive.
Le chef des troupes fidèles au Président Joao Bernardo 'Nino'
Vieira a donné
l'ordre à ses hommes de se rendre sans condition, moins de vingt-
quatre
heures après une attaque déclenchée par les forces rebelles
loyales à
l'ancien chef d'état-major, le brigadier Ansumane Mane. Les
rebelles ont
attaqué le palais présidentiel et l'ont incendié. Le Président
Vieira a dû
chercher refuge à l'Ambassade du Portugal et y demander l'asile.
Le Portugal
avait anciennement colonisé la Guinée-Bissau.
Soudain, les Bissau-Guinéens étaient tous apparemment contents
d'être
débarrassés de leur Président. Pourtant, ils avaient massivement
voté pour
lui, il y a moins de cinq ans, lors des premières élections
multipartites du
pays. Mais il est aujourd'hui rejeté par ses admirateurs d'hier,
pour avoir
placé le pays sous la coupe étrangère.
Bien que l'étrange soldat loyaliste se cache toujours, le pays
semble uni à
nouveau. Les rebelles victorieux n'ont plus aucun ennemi réel à
affronter.
En dépit de sa fin soudaine, la guerre bissau-guinéenne aura
toujours des
répercussions au sein de la communauté francophone et en France,
parce que
l'influence française n'a pas réussi à se substituer à
l'influence portugaise.
Lorsque la rébellion a commencé en juin 1998, les voisins
francophones de la
Guinée-Bissau -le Sénégal et la Guinée- y ont immédiatement
envoyé des
milliers de soldats.
Pour justifier l'invasion de ce pays souverain, les autorités
sénégalaises
et guinéennes ont affirmé que le chef rebelle envoyait
clandestinement des
armes à un petit groupe de maquisards luttant pour l'autonomie
de la
Casamance, une région située au Sud du Sénégal.
Néanmoins, un rapport rendu public par le Parlement bissau-
guinéen a révélé
l'innocence de Mane dans ce trafic d'armes, et impliqué plutôt
le Président
Vieira. Ce dernier a peut-être provoqué la rébellion pour
couvrir ses méfaits.
Mais, pourquoi le Sénégal a-t-il tenté de soutenir le suspect?
Les
diplomates occidentaux étaient au courant du rapport lorsque la
rébellion a
commencé en juin de l'année dernière. Le Président sénégalais,
Abdou Diouf,
devait aussi être au courant du rapport au moment où son armée
envahissait
la Guinée-Bissau. Plus de 90 pour cent de l'armée bissau-
guinéenne a rallié
les mutins pour soutenir le Général Mane.
Le Président Diouf a peut-être pensé que le Président Vieira
était facile à
manipuler.
Abdou Diouf faisait erreur. Bien que l'armée sénégalaise soit de
loin mieux
équipés soldats bissau-guinéens combattaient sur leur propre
territoire
et étaient plus expérimentés, après avoir livré et gagné une
longue guerre
sanglante contre le Portugal. Par contre, la France a accordé au
Sénégal
l'indépendance sur un plateau d'or.
Ce qui était au début une mutinerie de l'armée a dégéré en
guerre.
Plusieurs mois plus tard, le Portugal a essayé de jouer les
médiateurs, et
les Etats lusophones ont proposé d'envoyer des troupes pour y
maintenir la
paix; mais les pays francophones d'Afrique de l'Ouest ont
signalé au
Portugal que la Guinée-Bissau n'était plus dans sa zone
d'influence.
En réalité, parmi les Etats de l'Afrique de l'Ouest, le Sénégal
et la Guinée
avaient déjà choisi leur camp. Le Nigeria, qui a fourni le plus
grand nombre
de soldats à l'ECOMOG (la force ouest-africaine de maintien de
la paix),
hésitait à apporter son soutien militaire, le Sénégal et les
autres Etats
francophones n'ayant pas envoyé de troupes en Sierra Leone pour
aider à
lutter contre les rebelles.
Après plusieurs tentatives diplomatiques restées vaines, un
accord a
finalement été conclu en novembre 1998 pour sauver la face. Mais
l'accord a
été mal conçu. Finalement, en mars de cette année, des milliers
de soldats
sénégalais et guinéens ont été remplacés par moins de 600
soldats de
maintien de la paix de l'ECOMOG.
Cela s'est passé seulement quelques semaines avant la chute du
Président
Vieira.
Pour beaucoup, le Sénégal n'aurait jamais envoyé ses troupes en
Guinée-Bissau sans la bénédiction de la France, ancienne
puissance
coloniale. Vendredi dernier, les rebelles ont tiré quinze
roquettes sur le
centre culturel français, un Centre Georges Pompidou en
miniature, et l'un
des seuls édifices modernes dans la ville de Bissau. Ils ont
aussi mis à sac
l'ambassade du Sénégal. Samedi, des douzaines de fonctionnaires
français et
sénégalais ont très vite quitté Bissau pour des raisons de
sécurité.
La mauvaise gestion du passage du peso, l'ancienne monnaie
locale, au franc
CFA, la monnaie commune aux pays francophones de la région en
1997, a
peut-être contribué au déclenchement de la guerre civile dans ce
pays
jusqu'alors paisible.
La France a surtout financé le passage au franc CFA pour tenter
d'intégrer
la Guinée-Bissau dans l'espace francophone. Les 1,1 million
d'habitants de
la Guinée-Bissau avaient été avertis à moins de neuf mois de
l'échéance, et
très peu d'études ont été effectuées sur les implications
économiques du
changement de la monnaie locale.
Le pouvoir d'achat de la population s'est considérablement
affaibli et les
soldats affamés étaient prêts à vendre leurs fusils à celui qui
leur
paierait le prix le plus fort.
Depuis longtemps, les Sénégalais craignaient que les Bissau-
Guinéens ne
conspirent avec les séparatistes casamançais. Les habitants des
deux côtés
de la frontière entre les deux pays sont membres des mêmes
groupes ethniques
; de plus, la Casamance faisait partie de l'ancienne colonie
portugaise
jusqu'en 1888, date à laquelle elle a été acquise par la France
et rattachée
au territoire sénégalais.
Actuellement, l'invasion de la Guinée-Bissau par le Sénégal
suscite des
ressentiments qui rapprochent davantage les Bissau-Guinéens, et
transforment
le problE9négalais en un problème sous-régional.
Les rebelles casamançais ont intensifié les attaques au cours de
ces
dernières semaines. L'une d'elles s'est produite à l'aéroport de
Ziguinchor,
la capitale régionale, et a fait 19 morts. A ce qu'il paraît,
les rebelles
utilisent des armes lourdes nouvellement acquises.