BURKINA FASO: La Garde Rapprochée Du Président Mise En Cause Dans La Mort De Norbert Zongo

OUAGADOUGOU, 10 mai (IPS) – Des éléments de la garde rapprochée
du chef de
l'Etat burkinabé Blaise Compaoré sont directement mis en cause
dans
l'assassinat du journaliste Norbert Zongo, selon le rapport de
la commission
d'enquête indépendante publié vendredi dernier.

Norbert Zongo, 49 ans, Directeur de l'hebdomadaire
"l'Indépendant", et
trois de ses compagnons avaient été trouvés carbonisés le 13
décembre
dernier dans sa voiture au bord d'une piste, à une centaine de
kilomètres de
Ouagadougou.
Selon le rapport de 35 pages, Norbert Zongo et ses camarades
"ont été
assassinés. Les corps du journaliste et de ses trois compagnons
ont été
criblés de balles avant d'être aspergés par un produit à base
d'alcool.
Dans ses conclusions, la commission met en cause 6 membres de la
garde
présidentielle dans cet assassinat : l'adjudant Marcel Kafando,
les sergents
Edmond Koama et Banagoulo Yaro, le caporal Wampasba Nacoulma et
les soldats
Christophe Kombasséré et Ousséni Yaro.
"En ce qui concerne les auteurs du crime, la commission ne
dispose pas de
preuves formelles permettant de les désigner", dit le rapport.
La commission a cependant relevé des contradictions et des
incohérences dans
les auditions d'un certain nombre de personnes suspectées en
relation avec
leur emploi du temps du 13 décembre 1998.
"Cela n'en fait pas des coupables mais de sérieux suspects",
poursuit le
rapport. Certains de ces militaires ont été gardés à vue pendant
le
déroulement de l'enquête.
Concernant les mobiles du crime, la commission pense qu'il faut
les chercher
du côté des enquêtes menées depuis des années par le journaliste
et
notamment sur ses récentes investigations concernant la mort de
David
Ouédraogo, le chauffeur de François Compaoré, frère cadet du
Président du
Burkina Faso.
David Ouédraogo avait succombé à des tortures le 18 décembre
1997 à
l'infirmerie de la présidence du Faso, alors qu'il était accusé
d'avoir
dérobé 30.000.000 F CFA auprès de son patron.
Au moins deux des suspects dans la mort de Norbert Zongo, selon
des témoins,
figurent au nombre des assassins de David Ouédraogo.
"Norbert Zongo a été assassiné pour des motifs purement
politiques parce
qu'il pratiquait un journalisme engagé d'investigation", fait
remarquer la
commission.
"Il défendait un idéal démocratique et avait pris l'engagement
avec son
journal, de lutter pour le respect des droits de l'homme et la
justice et
contre la mauvaise gestion de la chose publique et l'impunité"
conclut la
commission.
La commission a recommandé qu'une suite judiciaire soit donnée
aux résultats
de l'enquête, et que les veuves et orphelins de Norbert Zongo et
de ses
compagnons bénéficient d'une prise en charge par les services de
l'Etat.
La commission recommande également que le conseil de l'Entente
qui abrite la
garde présidentielle soit soumis aux règles d'une armée
républicaine et que
le régiment de sécurité présidentielle se limite à sa mission
qui est
d'assurer la protection du chef de l'Et
Ce régiment, composé exclusivement d'éléments commandos, a été
impliqué dans
les trois coups d'Etat que le pays a connu depuis 1982 et est
accusé par la
population d'avoir commis plusieurs atrocités depuis 1987,
année à laquelle
Blaise Compaoré a accédé au pouvoir à l'issue d'un coup d'Etat
sanglant qui
a entraîné la mort de son frère d'armes Thomas Sankara.
La commission a été créée par le gouvernement en janvier dernier
suite aux
manifestations organisées à Ouagadougou et à travers le pays par
les
étudiants et les défenseurs des droits de l'homme pour exiger
que toute la
lumière soit faite sur la mort de Zongo.
Elle est composée de 11 membres, dont 8 de la société civile et
trois du
gouvernement. Deux de ces membres n'ont toutefois pas signé le
rapport.
Aucune explication n'a été fournie sur cet incident qui a
entraîné quelques
heures de retard lors de la remise du rapport au Premier
ministre Désiré
Ouédraogo.
"Ils ont subi des tas de pression de la part de leurs
supérieurs", atteste
Robert Menard, le Secrétaire Général de "Reporters sans
Frontières",
également membre de la Commission d'enquête indépendante.
Robert Menard qui a par ailleurs traité de "voyous" les
éléments de la
garde présidentielle ce dimanche sur les antennes d'une radio
privée
burkinabé, a été brièvement interpellé à son hôtel par des
gendarmes, puis
auditionné par ces derniers. Il a été gardé en résidence
surveillée avant
d'être accompagné à l'aéroport de Ouagadougou dans la nuit,
escorté par des
gendarmes jusqu'à la passerelle de l'avion qui le ramenait à
Paris.
"Pourtant Robert Menard bénéficie d'une immunité comme les
autres membres
de la commission. Voyez, c'est la preuve que la récréation est
terminée
comme aime le dire le pouvoir", dit Halidou Ouédraogo,
président du
Mouvement Burkinabé des droits de l'homme (MBDHP).
Comme beaucoup de burkinabés, Halidou Ouédraogo craint que
l'affaire Norbert
Zongo ne soit classée comme celle de David Ouédraogo pour
laquelle la
chambre d'accusation s'est déclarée incompétente préférant
confier l'affaire
à la justice militaire le 31 mars dernier.
"Il faut que ce dossier tombe entre les mains d'une justice
indépendante et
impartiale", souhaite Ouédraogo.
Hermann Yameogo, président de l'Alliance pour la démocratie et
la Fédération
(ADF) parti d'opposition, réclame un renouvellement des
instances
administratives judiciaires et politiques.
"La suite judiciaire est liée à ce renouvellement", dit
Hermann qui ne
voit pas d'un bon il le refus des deux représentants du
gouvernement de
signer le rapport.
"Si le dossier est mis entre les mains de ces mêmes magistrats
du parti
Etat, les mêmes pressions vont les empêcher de trancher de façon
saine.
C'est déjà inquiétant", dit-il.