WASHINGTON, 31 mars (IPS) – Pendant que le monde commémore le
cinquième
anniversaire du plus grand génocide survenu après l'holocauste
inspiré par
les Nazis, deux groupes des Droits de l'Homme soutiennent que le
massacre
rwandais aurait pu être arrêté par les puissances étrangères.
Dans un rapport de 800 pages rendu public mercredi, Human Rights
Watch et la
Fédération internationale des Ligues des Droits de l'Homme de
Paris
indiquent que les décideurs français, belges et américains
étaient tous
suffisamment au courant de l'ampleur des massacres, mais ils
empêchaient
toute action efficace destinée à arrêter le génocide rwandais
qui a commencé
en avril 1994.
Les deux institutions des droits de l'Homme ont aussi condamné
le personnel
du siège des Nations Unies à New York pour avoir minimisé
l'ampleur de la
violence dans les rapports qu'elles ont adressés aux membres non
permanents
du Conseil de Sécurité des Nations Unies qui n'avaient pas un
autre moyen
pour évaluer la situation.
Finalement, ce sont les membres non permanents –
particulièrement la
République tchèque, l'Espagne, la Nouvelle Zélande et
l'Argentine – qui ont
reconnu que le massacre était un génocide (un mot que le
gouvernement
américain a ordonné à ses fonctionnaires de ne pas utiliser
publiquement
avant la fin du massacre).
Ces pays ont ensuite exhorté les Nations Unies à envoyer de
toute urgence
une nouvelle mission de maintien de la paix au Rwanda.
Kofi Annan, l'actuel Secrétaire général des Nations Unies, était
à l'époque
le patron des opérations de maintien de la paix sous Boutros
Boutros-Ghali,
l'ancien Secrétaire général des Nations Unies. La semaine
dernière, Annan a
lancé une enquête indépendante sur les actions des Nations Unies
avant et
pendant le génocide qui a commencé le 6 avril 1994 après que
l'avion qui
transportait le Président rwandais, Juvenal Habyarimana, a été
abattu en
dehors de Kigali, la capitale.
A cette époque, le colonel Théonaste Bagosora, un haut
personnage proche de
Habyarimana, qui préparait une attaque contre la minorité tutsie
depuis le
début de l'année 1993, a pris le contrôle de l'Etat et l'a
transformé en un
instrument de génocide, selon le rapport intitulé 'Leave None To
Tell the
Story'.
Le massacre subséquent n'est pas un accès spontané de violence
ethnique à
grande échelle, c'est vraiment le récit d'un groupe d'hommes
relativement
petit – y compris Bagosora – déterminés à mettre en application
leurs plans
en utilisant à la fois les menaces et des incitations à la
menace au nom
d'un Etat que la communauté internationale a continué à
légitimer jusqu'à un
moment où il était trop tard.
"Les Américains voulaient économiser de l'argent, les Belges
tenaient à
sauver la face et les Français cherchaient à sauver leur allié,
le
gouvernement génocidaire", déclare Alison des Forges, le
principal a
du rapport. "Tous ces intérêts égoïstes ont eu la priorité par
rapport à la
préservation des vies humaines".
Le rapport a nécessité plus de quatre ans de recherche effectuée
par une
équipe internationale composée de plus de deux douzaines
d'intellectuels.
Sa publication a coïncidé avec l'offensive de l'Organisation du
traité de
l'Atlantique Nord (OTAN) contre les forces yougoslaves que les
dirigeants
occidentaux rendent responsables des génocides perpétrés contre
les Albanais
au Kosovo.
En dehors de l'enquête d'Annan sur le génocide rwandais, la
publication
l'année dernière d'un récit bien rédigé sur le massacre par
l'auteur
américain Philip Gourevitch a inspiré un documentaire de la BBC
diffusé en
Europe et aux Etats-Unis. Ce récit est intitulé 'We Wish to
Inform You That
Tomorrow We Will Be Killed With Our Families' (cela signifie
'Nous
souhaitons vous informer que demain nous serons tués avec nos
familles').
Le rapport estime qu'au moins un demi million de personnes ont
été tuées
pendant le génocide et ces personnes comprennent quelque 75 pour
cent de la
population tutsie du pays qui constituait avant l'éclatement de
la violence
environ 8,5 pour cent du nombre total d'habitants du Rwanda.
Le massacre a duré au total 13 semaines. Entre-temps, le Front
patriotique
rwandais (FPR), qui observait un cessez-le-feu supervisé par les
Nations
Unies lorsque le génocide a commencé, a vaincu les forces
gouvernementales
et les a chassées vers le Zaïre.
Presque tous les massacres ont eu lieu au cours des cinq
premières semaines.
Le FPR était aussi coupable de massacres, notamment des civils,
pendant et
après sa victoire face aux forces gouvernementales, mais le
nombre de ses
victimes représentait au plus un dixième de celui des
génocidaires, conclut
le rapport.
Le rapport indique essentiellement que le génocide n'est pas le
fait d'un
"peuple devenu fou" ou "un autre cycle de violence tribale",
comme
l'indiquent les médias et plusieurs gouvernements occidentaux.
"Ce génocide résulte du choix délibéré d'une élite moderne
déterminée à
favoriser la haine et la peur pour se maintenir au pouvoir",
déclare le
rapport.
L'élite, qui comprenait Habyarimana et d'autres extrémistes
hutus, a
délibéré exagéré la menace que représentait le FPR après que ce
dernier a
organisé une première attaque à partir de l'Ouganda en 1990. En
utilisant de
la propagande et des attaques physiques, l'élite a cherché à
persuader les
Hutus que tous les Tutsis, y compris ceux qui vivaient au
Rwanda, étaient
des agents du FPR.
Au même moment, elle (l'élite) a organisé et armé des milices
comme l'infâme
Interahamwe qui est devenue très active en 1994.
Néanmoins, plusieurs Hutus n'ont pas suivi les massacres,
certains ont même
résisté, mais ils ont été menacés ou obligés de coopérer. Le
génocide s'est
répandu hors de Kigali, où il a commencé, car les extrémistes
hutus ont
consolidé leur pouvoir sur l'appareil d'Etat qui était très
centralisé.
Le génocide a connu trois phases : il a commencé par
l'identification de
chacune des maisons des dirigeants tutsis et hutus
particulièrement opposés
à Habyarimana.
La deuxième phase a commencé quelques jours seulement après et
consistait à
renvoys Tutsis de leurs maisons vers les centres communautaires
tels
que les écoles et les églises, où ils ont été, plus tard,
massacrés ensemble.
La troisième phase, la phase de la "pacification", était une
tentative
destinée à réduire les massacres à grande échelle, au vu des
premiers signes
d'outrage de la communauté internationale à la fin du mois
d'avril. Cette
phase finale a été ordonnée au milieu du mois de mai 1994. Elle
était
caractérisée par l'exécution des Tutsis survivants, surtout des
femmes, des
enfants et d'autres survivants qui étaient capables de raconter
des
témoignages sur le massacre.
Le génocide était aussi dû à l'absence d'une action étrangère
efficace,
selon le rapport.
Les gouvernements occidentaux étaient suffisamment au courant
des projets de
génocide ; en effet, un analyste de la CIA (l'agence centrale de
renseignements des USA) avait prédit en janvier 1994 qu'un demi
million de
personnes pouvaient mourir.
Le général canadien Romeo Dallaire, le commandant de la mission
des Nations
Unies au Rwanda, une mission à court de personnel, avait aussi
prédit la
tragédie et demandait à ses patrons un mandat étendu et
davantage de
troupes. Mais, sa demande a été rejetée et la MINUAR a perdu
l'essentiel de
sa force après l'évacuation des troupes occidentales à la suite
de
l'exécution de 10 soldats belges chargés du maintien de la paix.
Dallaire et d'autres analystes militaires pensent qu'une plus
importante
force de la MINUAR, une force composée de la MINUAR et des
soldats envoyés
pour l'évacuer ou une force commune composée de la MINUAR, du
FPR et des
officiers de l'armée rwandaise hostiles aux massacres, aurait pu
arrêter le
génocide à Kigali et l'empêcher de s'étendre aux campagnes.
La faiblesse de la réaction internationale a permis au nouveau
gouvernement
de consolider sa position et son statut, ce qui a en retour
renforcé sa
légitimité et son pouvoir au sein des frontières rwandaises.
Cette situation
a entraîné la multiplication des massacres, souligne le rapport.
La phase de pacification, au cours de laquelle les pires excès
du génocide
ont été réduits, était clairement liée à la réaction étrangère,
d'après le
rapport.
"Puisque les petits efforts (de la communauté internationale)
ont pu donner
des résultats, imaginez ce qu'une position plus ferme aurait pu
produire au
tout début des massacres", observe des Forges.

