KIGALI, 3 mars (IPS) – "En marchant dans l'ombre de la voûte de
feuillage,
on sent les odeurs et les sons d'Afrique qui s'exhalent de la
forêt humide,
tout comme c'est le cas depuis des siècles", telle est la
description que
l'office ougandais de tourisme fait de la forêt impénétrable de
Bwindi.
Bwindi est une énorme source d'argent pour l'Ouganda. C'est là
que huit
touristes et quatre agents ougandais du parc national ont été
tués par des
rebelles rwandais le 1er mars.
La forêt est fière de contenir au moins 120 espèces de
mammifères. Cette
fierté inclut des colonies de gorilles des montagnes, la plus
grande
attirance des milliers de touristes qui ont visité le parc
national depuis
que les randonnées y ont commencé en 1993.
Jusqu'à lundi dernier où la milice hutue a perpétré son attaque,
Bwindi
était considérée comme une destination à l'abri des dangers et
des problèmes
de sécurité qui réduisent le nombre de randonneurs dans le parc
national de
Virunga situé de l'autre côté de la frontière de la République
démocratique
du Congo (RDC).
Les miliciens, connus sous le nom d'Interahamwe (ceux qui
luttent ensemble
dans la langue kinyarwanda), ont été accusés de massacrer
jusqu'à un million
de personnes, notamment des Tutsis, au Rwanda en 1994.
Après leur défaite, les Interahamwes ont migré au Zaïre
(l'actuelle RDC),
lorsque le Front patriotique rwandais (FPR) a pris le pouvoir en
1994.
Puisque les randonnées dans les parcs à gorilles n'étaient plus
possibles au
Rwanda ou en RDC, Bwindi est devenu le seul site ouvert aux
touristes.
L'office ougandais de tourisme en fait la publicité en disant
qu'il combine
les merveilles de la vie sauvage et des logements à quatre
étoiles apprêtés
sous des tentes dans des camps de luxe.
Les visiteurs étaient aussi autorisés à camper dans la forêt,
sur des sites
précis.
Le gouvernement ougandais a juré que les événements de Bwindi ne
se
répéteront pas.
Pendant que des enquêteurs américains et d'autres parcourent la
région de
Bwindi pour obtenir des informations, les militaires ougandais
effectuent
leurs propres opérations de nettoyage. Le Rwanda a déjà promis
de les aider.
Cependant, l'attaque de lundi est susceptible d'avoir un impact
dévastateur
sur le tourisme ougandais en général, car les ambassades
installées à
Kampala, la capitale, pourraient interdire l'accès de Bwindi aux
visiteurs.
D'après les récits des survivants, l'attaque des Interahamwes
était
soigneusement coordonnée et absolument impitoyable. Trois camps
de touristes
ont été attaqués dimanche soir et très tôt lundi matin par plus
de 100
miliciens lourdement armés.
Quatre Ougandais, un guide et trois gardes forestiers ont été
tués sur le coup.
Les rebelles ont, par la suite, enlevé 31 touristes de
différentes
nationalités. Parmi eux, 17 ont réussi à s'enfuir ou à
slibérer. Les
quatorze autres ont été amenés à faire une longue marche dans
les montagnes.
Huit touristes, quatre hommes et quatre femmes, ont été
sommairement
exécutés et mutilés à coups de gourdin. Six autres ont survécu.
Mark Ross, un tour-opérateur américain relaxé par ses
ravisseurs, explique
que les Interahamwes ont mis à part les Britanniques et les
Américains, sous
prétexte que ces deux pays sont considérés comme des entités
hostiles, à
cause du soutien qu'ils accordent au gouvernement rwandais.
Aucune explication formelle n'est encore parvenue d'une
quelconque
organisation revendiquant l'attaque. Mais les Interahamwes ont
diffusé
plusieurs communiqués sur diverses chaînes au cours de ces
derniers mois
pour exprimer leur hostilité au gouvernement américain.
Ce n'est pas non plus la première fois que des touristes ont été
visés. En
août dernier, les miliciens ont enlevé quatre randonneurs qui
avaient
franchi la frontière de la RDC à partir de l'Ouganda.
Un Canadien a été libéré plus tard. Un couple suédois et un Néo-
Zélandais ne
sont jamais réapparus, malgré les gros efforts déployés par
leurs ambassades
pour obtenir leur libération.
Les Interahamwes ont promis à un moment donné la libération des
captifs, en
échange d'un reportage radiodiffusé international qui
présenterait leur
programme et leurs griefs.
Selon des informations non confirmées en provenance de la RDC,
les trois
captifs ont été tués, après avoir été transférés dans des
cachettes des
rebelles situées en pleine montagne.
L'attaque de Bwindi montre que les Interahamwes ont le champ
libre dans les
montagnes situées aux frontières avec l'Ouganda, le Rwanda et
la RDC.
Selon des sources humanitaires en RDC, les forces Interahamwes
progressent
vers le nord-est, à partir de leurs fiefs de Masisi (Nord Kivu).
Ils
concentrent des unités de combat à proximité de la frontière
ougandaise.
Le mois dernier, des supposés combattants Interahamwes armés
jusqu'aux dents
ont attaqué la ville frontalière d'Ishasha dans le district
ougandais de
Rukungiri. Une autre attaque a été signalée près de Kisoro, à
l'Ouest de
l'Ouganda.
L'attaque perpétrée contre Bwindi est apparemment bien
orchestrée, car les
milices préfèrent attaquer les proies faciles à l'intérieur du
territoire
ougandais.
En réagissant aux tueries perpétrées à l'Ouest de l'Ouganda, un
haut
responsable rwandais déclare : "Nous savons qu'ils étaient
actifs dans
cette zone, c'est pour cela que cette attaque ne nous surprend
pas beaucoup".
Dans un rapport publié en novembre dernier, une commission
d'enquête
onusienne chargée du trafic illicite d'armes dans la région des
Grands Lacs
signalait que les Interahamwes avaient été autorisés à se
regrouper au sein
de la RDC.
Le rapport accusait le Président congolais, Laurent Kabila, de
tenter de
légitimer les combattants en les utilisant comme des éléments-
clés de sa
coalition contre le Rassemblement congolais pour la Démocratie
(RCD).
Le gouvernement rwandais dit avec insistance qu'il soutient la
rébellion
surtout parce qu'il veut renvoyer les Interahamwes des zones
frontalières.
Son soutien au processus de paix est conditionné par la
résolution du
problème Interahamwe, car le reste des Hutusdais refoulés de la
RDC,
sont retournés au Rwanda.
Certains observateurs indépendants estiment que près de 40.000
Interahamwes
sont toujours au large en RDC.
Bien qu'ils aient une très forte présence au Nord Kivu, les
unités
Interahamwes seraient aussi stationnées dans les régions du
Kasai et du
Katanga et contribuent à la défense des villes vitales de Mbuji-
Mayi et de
Lubumbashi.

