JOHANNESBURG, 18 fév. (IPS) – Les défis les plus pressants
auxquels
l'Afrique du sud est confrontée ne sont pas d'ordre militaire,
ils sont
plutôt d'ordre socio-économique, estiment les organisations non
gouvernementales (ONG) exaspérées par un nouveau projet
gouvernemental
d'achat d'armes.
"Les menaces de l'Afrique du sud ne sont pas d'ordre militaire,
elles sont
d'ordre socio-économique", déclare Rob Thomson de l'ONG "la
Campagne pour
le Cessez-le-feu" dont le siège est à Johannesburg.
Lors d'une réunion organisée par l'ONG "Cessez-le-feu" et le
Service
cuménique chargé de la Transformation socio-économique (ESSET)
à
Johannesburg le 13 février, les représentants de plus de 50 ONG
et ceux des
groupes de l'Eglise ont défié un projet du gouvernement qui veut
acheter
des armes pour un montant de 5 milliards de dollars.
Les ONG soutiennent que cet argent servirait mieux s'il était
consacré aux
besoins pressants de développement tels que le logement, la
santé et
l'éducation.
Le projet prévoit l'acquisition par le gouvernement de nouveaux
sous-marins,
des hélicoptères, des chasseurs à réaction et des bateaux de
guerre auprès
des compagnies européennes comme Saab et British Aerospace.
Le gouvernement sud-africain rétorque que les armes aideront à
développer
les capacités de maintien de la paix dans la région. Il fait
ainsi allusion
au conflit en République démocratique du Congo (RDC).
Le gouvernement indique aussi que le programme générera des
investissements
étrangers d'un montant de 17 milliards de dollars, et 65.000
emplois, grâce
à la participation industrielle et aux accords de compensation.
Les accords
de compensation obligent le pays vendeur à investir dans le pays
acheteur.
Pour chaque rand dépensé dans l'achat des armes, le ministère de
la Défense
espère quatre rands en contrepartie. Cette contrepartie se
présentera sous
forme d'investissements étrangers directs, de hausse des
exportations ou
d'achat de produits locaux.
Peter Batchelor, analyste des questions de Défense au Centre de
Résolution
de Conflits à Cape Town (Afrique du sud), précise ce qu'est un
accord de
compensation, en donnant l'exemple d'un projet du consortium
allemand
Corvette qui veut acheter des fusils particuliers auprès du
fabricant
d'armes sud-africain – Denel. Ces fusils seront adaptés aux
Corvettes qui
seront vendus à l'Afrique du sud dans le cadre du programme
d'achat. Les
Corvettes sont des navires de guerre.
Linden Birns, le porte-parole de la compagnie aérienne suédoise
Gripen, qui
vendra 24 Gripens à l'Afrique du sud dans le cadre du programme
d'acquisition d'armes, annonce que sa compagnie négocie un
programme de
compensation avec l'Afrique du sud.
Le programme inclut un projet d'achat de systèmes d'avion, de
systèmes de
guerre électronique et d'équipement de communication – auprès de
la
compagnie sud africaine Grintek Electronics – et des pièces
détachées auprès
de Denel.
Des équipes de négociation composées de représentants sud-
africains et de
représentants des compagnies européennes discutent encore des
modalités
spécifiques ccords d'achat d'armes et de compensation.
Le programme est critiqué par les partis d'opposition et des
groupes de la
société civile qui estiment que l'argent servirait mieux à
l'élaboration
d'une stratégie autonome de création d'emplois dans des domaines
qui n'ont
aucun rapport avec l'acquisition d'armes.
L'accord intervient à un moment où le gouvernement soutient
qu'il n'a pas
les 87 millions de dollars nécessaires pour dédommager les
victimes de
l'apartheid qui ont comparu devant la Commission sud-africaine
de Vérité et
de Réconciliation entre 1996 et 1998.
Le groupe des ONG a lancé une campagne destinée à empêcher le
programme
d'obtenir l'approbation budgétaire nécessaire. Bien que ce
programme ait
déjà été approuvé par le Parlement, le coût n'a pas encore été
approuvé par
le ministère des Finances.
Selon Mbeki Gumbi de Imphofana, un groupement des pauvres de
l'Afrique du
sud, le "programme d'acquisition d'armes montre que le
gouvernement n'est
pas sensible aux pauvres". Le but de la réunion des ONG était
d'analyser
les implications socio-économiques du programme d'acquisition
d'armes et
surtout le succès des accords de compensation déjà tentés dans
d'autres pays.
Après avoir effectué des recherches sur des accords de
compensation en
Australie, en Indonésie et en Belgique, Kenneth MacQuene,
analyste à
l'Institut de Recherche sur les Politiques économiques de Cape
Town,
rapporte que ces accords n'atteignent pas souvent les objectifs
escomptés.
En Australie, les pays vendeurs tels que la France, l'Allemagne,
le Japon,
le Royaume-Uni et les Etats-Unis avaient promis des bénéfices
industriels de
1,5 milliards de dollars australiens, mais ils n'ont pu accorder
que moins
de la moitié de ce montant. (Un dollar US équivaut à 2,3 dollars
australiens)
Même si les accords de compensation entraînent des
investissements
étrangers, ils ne créent pas nécessairement de nouveaux emplois.
Les sources
non officielles estiment que le taux de chômage s'élève à 50
pour cent en
Afrique du sud, ce qui fait que cela représente l'un des
problèmes les plus
urgents du pays.
Batchelor révèle que bon nombre des estimations du ministère de
la Défense
en matière de création d'emploi sont irréalistes. Le ministère
dit, par
exemple, que l'achat de quatre Corvettes et de trois sous-marins
allemands
créera 26.404 emplois.
Toutefois, étant donné que l'industrie de la défense emploie
25.000
personnes, Batchelor se demande comment la production des
Corvettes et des
sous-marins pourra créer autant de nouveaux jobs qu'il en existe
déjà. Par
ailleurs, l'Afrique du sud n'a pas d'expérience dans le domaine
de la
fabrication des sous-marins et ne peut pas contribuer à leur
fabrication.
Etant donné que l'industrie de la Défense nécessite des capitaux
considérables, et n'est pas une industrie à forte intensité de
main d'uvre,
toute politique industrielle focalisée sur le secteur de la
défense n'est
certainement pas capable de créer un grand nombre d'emplois,
commente
Batchelor.
Une façon de garantir les concessions de bénéfices industriels
est d'inclure
des clauses punitives dans les accords. Les sources proches du
ministère de
la Défense signalent que l'actuelle clause punitive dans les
accords de
compensation oblige une compagnie incapable de tenir sesesses à
payer 5
pour cent de la valeur totale de l'accord.
MacQuene conclut cependant que même les clauses punitives qui
obligent les
compagnies à payer 50 pour cent de la valeur d'un accord de
compensation
n'ont pas suffisamment pu amener les compagnies à respecter
leurs
engagements.

