OUAGADOUGOU, 8 fév. (IPS) – Samandéni, village aux terres
fertiles de la
vallée du Kou, à Bobo-Dioulasso, 320 km de Ouagadougou, la
capitale du
Burkina Faso, était connu pour le nombre impressionnant
d'aveugles qu'il
abritait dans les années 70.
Aujourd'hui, le fleuve Mouhoun qui traverse le village, jadis
lit des larves
de la simulie, la mouche responsable de l'onchocerchose ou la
cécité des
rivières, va abriter un barrage hydroélectrique d'une capacité
de 7 mégawatt.
Chaque famille de ce village de 2000 habitants, possède encore
un ou
plusieurs aveugles mais tous sont âgés de plus de quarante ans.
Salia Ouattara, 48 ans, aveugle depuis 18 ans, confie : " Dans
ma famille
il y avait cinq aveugles, les autres sont décédés".
Assis sur une natte avec les autres notables et le chef du
village, tous non
voyants, Salia raconte :
" Malgré les conseils des agents de santé, nous avons poursuivi
les
sacrifices, croyant que ce sont les mauvais génies qui
provoquent la
cécité. Finalement, les villageois ont quitté la rive gauche du
fleuve, car
les piqûres des mouches ont eu raison de nous ", dit-il.
Le fils du chef du village, Sidiki Sanou, 27 ans, a été épargné
par la maladie.
Comme lui, 12 millions d'enfants nés en Afrique depuis le début
des
opérations du programme de lutte contre l'onchocercose (OCP)
sont à l'abri
du risque de devenir aveugle du fait de l'onchocercose, une
maladie
transmise par une mouche, la simulie, dont les micro filaires
s'attaquent à
l'organisme et principalement au système oculaire.
L'OCP qui célèbre, en ce mois de février ses 25 ans à
Ouagadougou, a vu le
jour en 1974. Il a été suscité par l'Organisation mondiale de la
Santé suite
à une visite de l'ancien président de la Banque mondiale, Robert
Mc Namara,
dans le village de Tagou (290 km à l'Est de Ouagadougou), une
zone touchée
par la maladie de la cécité.
" Tous les jeunes avaient fui le village et, la nuit, les
vieillards
aveugles restés communiquaient à haute voix entre eux pour se
faire
entendre", explique Jacques Dofini, chargé de la surveillance
épidémiologique de l'onchocercose à Bobo-Dioulasso.
" La misère sociale que Robert Mc Namara a vue dans le village
a constitué
un spectacle désolant qui a du coup servi de déclic à l'aide
financière et
technique ", ajoute-t-il.
L'ancien patron de la Banque mondiale avait alors réussi à
mobiliser les
donateurs qui ont réuni depuis 600 millions de dollar pour ce
programme que
les responsables qualifient fièrement de véritable "success
story".
En effet, 40 millions de personnes sont désormais protégées de
la maladie et
plus de 400.000 cas de cécité ont été écartés, grâce à des
traitements à
grande échelle menés avec des hélicoptères qui ont déversé des
millions de
litres d'insecticides dans les cours d'eau qui abritent les
larves des simulies.
Depuis 1988, la lutte a connu un autre tournant avec la
distribution de
l'ivermectine, un médnt qui tue les micro filaires dans
l'organisme et
guérit les malades.
Au début du programme, 4 malades sur 10 devenaient aveugles et
près d'un
million de personnes étaient atteintes de la maladie sur le
Continent. Comme
conséquence, beaucoup d'habitants des zones infestées avaient
fui leurs
terres et leurs villages, ne comprenant pas les causes de la
maladie.
Les pays touchés par le fléau étaient alors le Burkina (le plus
touché), la
Côte d'Ivoire, le Ghana, le Mali, le Niger le Bénin et le Togo.
Le programme
s'est par la suite étendu à la Guinée-Conakry, la Guinée Bissau,
le Sénégal
et la Sierra Leone.
Les opérations de l'OCP ont surtout permis de libérer 25
millions de terres
fertiles, pouvant nourrir 17 millions de personnes par an.
Aujourd'hui les
zones fertiles libérées connaissent leur prospérité d'antan en
raison de
leur haut potentiel. C'est le cas de la région de la Volta au
Ghana qui,
repeuplée et prospère, constitue le grenier du pays. Les routes
rurales se
multiplient pour aider au transport des produits agricoles qui
sont vendus
dans le reste du pays ou à l'extérieur.
A Agbassa, dans le Nord du Togo, le recul de l'onchocercose
permet
d'enregistrer des productions à la hausse. Devenu le grenier de
la région,
on y cultive le maïs, le coton et l'igname. La sucrière d'Amie à
Atapkmé
(160 km au Nord de Lomé) a repris et elle constitue l'une des
richesses du Togo.
Au Burkina, on peut citer l'exemple du département de Boudry
situé aux
abords de la Volta Blanche à 80 km de Ouagadougou qui, autrefois
désert,
compte aujourd'hui 24.000 habitants. On y cultive le coton.
Ironie du sort,
les autorités disent que cette région est victime de sa
réussite, car il
faut désormais redimensionner les écoles, les dispensaires et
autres
infrastructures construites au départ pour 1000 habitants.
" Il y a aujourd'hui une recolonisation spontanée et organisée
" constate
le Dr Hyacinthe Agoua, chef du service administratif et
technique de la zone
Est, à Kara au Togo.
" Au début du programme on n'était pessimiste, on se disait que
c'était
trop grave et que rien ne pourrait réussir ", confesse le Dr
Agoua.
"Finalement c'est devenu un challenge. On a eu foi à la chose
et
l'onchocercose n'est plus de nos jours ni un problème de santé
publique ni
un problème de développement socio-économique", ajoute-t-il.
Le Dr Agoua est catégorique : " personne ne peut devenir
aveugle du fait de
l'onchocercose. Pas même les captureurs, ces "appâts humains"
qui
capturent les mouches dont l'étude permet de contrôler la
prévalence de la
maladie.
Malgré les assurances, la fin du programme prévue en 2002
suscite quelques
inquiétudes en raison de l'apparition de quelques simulies
infectées(pouvant
transmettre la maladie) dans le Sud du Togo, dans la basse Volta
noire au
Ghana, dans le Ioba au Sud Ouest du Burkina, et dans la région
frontalière
entre le Bénin et le Nigeria.
Mais l'Organisation Mondiale de la Santé(OMS) précise que
l'objectif du
programme n'était pas d'éradiquer l'onchocercose ou la simulie
en 2002,
mais de réduire nettement le niveau de la maladie, ce qui
empêcherait les
mouches en cas de réapparition de se procurer des micro
filaires, rectifie
le Dr Azogoga Siketeli, manager du programme africain de lutte
contre
l'onchocercose.
Ce programme va se charger d'étendre la lutte êutres pays
africains
après 2002.
Pour mieux préparer les pays à prendre en charge la lutte contre
l'onchocercose après 2002, l'OCP a initié depuis 1989 la
dévolution qui vise
à renforcer leurs capacités à entreprendre l'évaluation et la
surveillance
épidémiologique, à maîtriser la recrudescence par le traitement
à
l'ivermectine à grande échelle.
Pour garantir le succès du processus, le programme a poursuivi
sa politique
de formation en accordant des bourses d'études aux
ressortissants des pays
membres de l'OCP. Les activités de l'OCP ont été progressivement
intégrées à
celles de la santé publique dans de nombreux
pays.

