NATIONS UNIES, 23 sept. (IPS) – La plus grande organisation
économique
mondiale ne fait plus confiance à la capacité des actuelles
institutions
internationales à juguler la crise économique mondiale, avouent
certains de
ses membres.
Le ministre indonésien des Affaires étrangères, Ali Alatas, qui
parlait au
nom des 132 pays en développement membres du groupe des 77, a
estimé qu'il
est temps de créer un nouvel organe mondial pour contrôler et
réguler
efficacement les marchés monétaires internationaux.
Alatas a confié à IPS qu'il serait prudent d'envisager la création
d'un
mécanisme chargé "d'atténuer l'imprévisibilité et les effets
cruels de la
mondialisation". Un tel mécanisme, a-t-il dit, devrait être en
mesure de
contrôler et de surveiller les marchés de capitaux et les
transactions
financières internationales.
"Nous avons déjà un mécanisme de ce genre dans le domaine du
commerce
international : l'Organisation mondiale du commerce (OMC)", a
rappelé
Alatas. "Et il n'y a pas de raison pour que nous ne puissions
avoir un
pareil mécanisme dans le domaine des flux financiers et
monétaires, si cela
doit faire la différence entre l'ordre et le chaos de l'économie
mondiale".
L'actuelle crise économique, qui a commencé en Asie du sud-est
l'année
dernière et qui s'est étendue à l'Amérique latine et à la Russie,
menace de
gagner l'Europe et les Etats-Unis.
La crise a dévasté les économies de l'Indonésie, de la Thaïlande,
de la
Corée du sud et, dans une moindre mesure, de la Malaisie. Elle a
été en
partie attribuée aux spéculateurs monétaires internationaux.
Le désordre financier a obligé les pays tels que la Malaisie à
instaurer de
nouveaux contrôles des monnaies et des mouvements de capitaux, ce
qui fait
douter des bénéfices tellement vantés de la mondialisation.
"La promesse de la mondialisation de favoriser une plus grande
prospérité
et des bénéfices pour l'humanité entière, est de plus en plus
compromise par
des incertitudes et l'exposition des économies vulnérables aux
risques de
dévastation", a prédit Alatas vendredi dernier.
Il intervenait lors d'une réunion ministérielle de trois jours
organisée par
l'Assemblée générale (de 185 membres) des Nations Unies pour
évaluer
l'impact socio-économique de la mondialisation. La réunion a pris
fin vendredi.
Tout en reconnaissant que la mondialisation a offert d'énormes
opportunités
de création de richesses, Alatas a démontré que ses avantages
semblent être
réservés aux économies les plus puissantes et les mieux équipées
pour saisir
les opportunités.
"D'autre part, elle pourrait asséner un coup féroce et affreux
aux
économies vulnérables des pays en développement", a-t-il fait
remarquer
avant d'ajouter que la "globalisation est en tous cas une force
maléfique,
qui plus est une force aveugle".
Lundi dernier, la présidente sri lankaise, Chandrika Bandaranaike
Kumaratunga, a été d'accord avec Alatas lorsqu'elle a déclaré
devant
l'Alée des Nations Unies que "le mécanisme monétaire
international
s'est révélé désespérément incapable de gérer les récentes
crises".
"Nous devons désormais penser à une nouvelle architecture
financière pour
obtenir des réformes radicales dans le système monétaire
international",
a-t-elle renchéri. "Des moyens efficaces de surveillance doivent
être
conçus pour prévenir les problèmes avant que la brigade de
démolition
constituée par les spéculateurs n'intervienne".
Dans un procès plus virulent des actuelles institutions, le
ministre
brésilien des Affaires étrangères, Luiz Felipe Lampreia, a dit à
l'Assemblée
générale que les événements de ces derniers mois ont révélé un
"grave
décalage entre l'interdépendance financière croissante et la
modeste
efficacité des actuels mécanismes internationaux de dialogue et de
coordination".
"Nous ne pouvons plus accepter les situations telles que
l'actuelle crise
financière dans laquelle, malgré la nature internationale
indéniable du
phénomène, les gouvernements et les sociétés ne font entièrement
confiance à
aucun des forums, des organisations et des mécanismes actuels pour
obtenir
du soutien, des conseils voire l'interprétation du problème
posé", a-t-il
souligné lundi.
Dans un discours prononcé à Havard University la semaine dernière,
le
secrétaire général des Nations Unies, Kofi Annan, a dit que dans
la plupart
des pays en développement, la prise de conscience d'une petite
ampleur de la
mondialisation a généré de la résistance, de la résignation et un
sentiment
selon lequel la mondialisation est "un faux diktat divin imposé
aux Etats
faibles par le capitalisme occidental".
La mondialisation n'est pas perçue comme un terme décrivant une
réalité,
mais comme une idéologie du capitalisme prédateur, a-t-il
expliqué.
"Quelle que soit la réalité de la mondialisation, la perception
d'un siège
est, selon lui, claire et nette. Des millions de gens souffrent,
des
épargnes ont été décimées et les décennies de lutte ardue contre
la
pauvreté, sont compromises", a précisé Annan.
"En effet, si les principes fondamentaux d'équité et de liberté
ne sont pas
définis sur la scène politique et présentés comme étant des
conditions
critiques de croissance économique, ils risquent d'être rejetés",
a-t-il
renchéri. "La désespérance économique sera suivie de troubles
politiques et
bon nombre des progrès réalisés dans le domaine de la liberté au
cours des
50 dernières années, pourraient être perdus".
Annan a également souligné que l'actuelle crise économique
asiatique est
"la première crise majeure de la mondialisation". "Si la
mondialisation
doit réussir, sa réussite doit profiter également aux riches et
aux nations
pauvres", a-t-il lâché.
Le secrétaire général a reconnu que plusieurs pays en
développement sont
confrontés à des difficultés cette année-ci. "La tentation de
basculer dans
le nationalisme ou le populisme, peut être forte", a-t-il
prévenu. "Cela
dit, je suis encouragé de constater que dans presque tous les pays
en
développement, ces fausses solutions sont écartées".
L'ambassadeur Hasmy Agam de la Malaisie a signalé que la crise
asiatique a
été largement déclenchée par le comportemenE9culatif des
créanciers et
des investisseurs à court terme. Leur comportement a provoqué une
violente
dépréciation monétaire, des taux de change extrêmement instables
et une
augmentation rapide des taux d'intérêt. Les marchés de capitaux
ont plongé
et les banques ont bloqué les prêts.
A l'en croire, la Malaisie s'est retrouvée pour la première fois
depuis 13
ans dans la récession. Le gouvernement n'avait pas vraiment
d'autres choix
que de prendre des mesures drastiques. Alors, il a instauré un
contrôle
strict des devises. "Ces mesures n'ont pas été prises pour isoler
l'économie, mais pour la protéger", a-t-il soutenu.
L'ambassadeur Anwarul Karim Chowdhury du Bangladesh a préconisé
des
programmes d'action urgents pour mettre les faibles économies à
l'abri de la
turbulence économique mondiale.
A son avis, l'Assemblée générale devrait examiner les questions
suivantes :
des mesures de sécurité, notamment l'aide alimentaire d'urgence,
le soutien
de la balance des paiements des pays douloureusement affectés, une
augmentation immédiate de l'aide publique au développement, la
réduction de
la dette des pays les moins développés, des mesures compensatoires
de
réduction des recettes des produits de base destinés à
l'exportation et la
réduction des transferts de fonds et, enfin, la levée immédiate
des
barrières commerciales auxquelles sont confrontés les pays moins
développés.
L'ambassadeur Ahmad Kamal du Pakistan a observé que l'accumulation
des
effets secondaires de la mondialisation entraînerait de nouvelles
divisions
de classes. Il a prédit des divisions entre ceux qui ont profité
de la
mondialisation de l'économie et ceux qui n'en ont pas bénéficié.
Il y aurait
également des divisions entre ceux qui ont partagé ses valeurs et
ceux qui
ne veulent pas d'elles et, enfin, entre ceux qui ont pu
diversifier ses
risques et ceux qui n'ont pas pu le faire.
"Le défi consiste à inclure tout le monde dans le processus de
gestion de
la mondialisation, en maximisant les profits pour tout le monde et
en
minimisant les impacts négatifs, surtout sur les pays en
développement", a
renchéri Kamal.

