FEMMES-AFRIQUE DE L'OUEST: Une Minorité de Privilégiées Face A Une Masse de Pauvres.

COTONO, 14 sept. (IPS) – De plus en plus de femmes en Afrique de
l'Ouest
émergent du grand lot des populations démunies, grâce à leur sens
d'initiative accru. Elles sont une minorité, mais elles contrôlent
les
rouages de l'économie informelle de plusieurs nations de la
région.

” Ce sont des femmes qui, par journée, gagnent plusieurs centaines
de
milliers de francs et, qui valent autant, voir plus que certains
hommes.
Elles brassent des millions", affirme un analyste économique du
Bénin.
Traditionnellement confinées dans les activités agricoles, à côté
de leurs
maris, si elles ne s'occupent pas tout simplement des enfants à la
maison,
les femmes s'adonnent actuellement à l'activité économique, suite
à la crise
sociale et économique qui secoue la plupart des pays africains
depuis
plusieurs années.
A Cotonou, au Bénin, ces femmes se concentrent au grand marché
international
de Dantokpa, qui est considéré ici comme étant le poumon
économique du pays.
Selon des statistiques fournies par la Société de gestion des
marchés
autonomes (SOGEMA), 90 % des vendeurs du marché Dantokpa sont des
femmes.
Leur chiffre d'affaires quotidien serait de l'ordre de plusieurs
centaines
de millions de francs Cfa.
El Hadja Faoussarath Abèbi, commerçante au marché Dantokpa, est
l'une de ces
riches et puissantes femmes d'affaires.
La quarantaine à peine, El Hadja Foussarath Abèbi, originaire de
Porto-Novo,
capitale politique du Bénin, dispose d'une boutique où elle vend
des tissus
depuis près de 15 ans.
” Aujourd'hui, je ne vis que de mon commerce. Je vends des tissus
basins,
des tissus wax hollandais, de la java, des tissus du Nigeria,
ainsi que des
tissus fabriqués par la Société béninoise de textile (Sobetex).
J'ai mon
propre véhicule et je viens tous les jours de Porto-Novo avec mon
chauffeur
pour vendre à Cotonou", indique-t-elle.
Economiquement indépendante, El Hadja Foussarath est le pilier de
sa famille.
” Je m'occupe personnellement de mes enfants. Leur scolarité,
leur santé,
leur habillement et leurs loisirs sont à ma charge. Je ne demande
rien à mon
mari, à part son amour et sa fidélité. D'ailleurs, c'est moi qui
le
nourris”, affirme-t-elle avant d'ajouter que la maison familiale
lui
appartient, de même que la voiture dans laquelle roule son mari.
Le Togo voisin est considéré en Afrique de l'ouest comme le
berceau des
femmes économiquement puissantes. Communément appelées Nana Benz,
parce
qu'elles roulent souvent dans des Mercedez Benz, elles sont
plusieurs
centaines de femmes qui ont su s'imposer aux hommes dans le
business et le
commerce de manière générale.
"Elles sont célèbres et contrôlent à elles seules le commerce et
plus de la
moitié de l'économie nationale. Elles ont investi dans
l'immobilier dans
leurs capitales, mais aussi à Paris, Genève etc. et pèsent d'un
poids
financier non négligeable et non négligé”, raconte Raymond Baniab,
économiste, banquier à la Banque Internationale de l'Afrique-
Togo(BIA-TOGO).
Au Togo, le chiffre d'affaires de chacune de ces femmes dépassait
les milliards il y a une dizaine d'années. Les spécial
istes de la finance
s'accordent à affirmer qu'elles pèsent encore plus lourd
aujourd'hui,
surtout après la dévaluation du franc CFA, car leur argent sous
forme de
devises placées à l'extérieur leur a rapporté gros. Mais ces
chiffres sont
loin de concorder avec la réalité, car une bonne partie de leurs
transactions échappe au fisc.
La plupart de ces riches femmes sont dans le commerce du tissu, et
des
bijoux. Mais, avec l'ouverture économique des pays, certaines
d'entre elles
ont étendu leurs activités à l'électroménager et à divers produits
importés
de l'étranger.
D'autres encore sont propriétaires de petites et moyennes
entreprises
qu'elles gèrent avec dextérité.
Bien que leurs affaires soient souvent prospères, la plupart de
ces femmes
sont illettrées. Ne sachant ni lire ou écrire, dès le début, elles
savent
compter. La longévité de leurs affaires dépend de leur flair qui
remplace
les techniques de marketing modernes.
De plus, selon, M Amadou Aly, économiste et ancien fonctionnaire
de la
banque centrale de l'Afrique de l'Ouest, "elles mènent un rythme
de vie qui
fait que leurs affaires ne peuvent pas atteindre une dimension
leur
permettant d'investir dans les industries de production de biens
qu'elles
importent d'ailleurs".
Elles dépensent la grosse part de leurs gains dans les cérémonies
familiales
: baptêmes, mariages et, dans d'autres manifestations à caractère
social ou
politique, en guise de contrepartie des facilités qui leur sont
accordées
par les autorités politiques et administratives.
Mais Awa Ndiaye, l'une des rares femmes ayant investi dans une
industrie au
Sénégal, dément.” Toutes les femmes d'affaires ne sont pas à
mettre dans le
même lot. Certaines d'entre nous ont réussi grâce à la force de
leur
travail. Pour être passée de la vente des beignets aux industries,
je crois
savoir bien ce que je dis.”
“Si les femmes sont de plus en plus pauvres dans nos pays, c'est
parce
qu'elles ne sont aidées ni par leur environnement naturel ni par
l'Etat.
“C'est pourquoi, même les femmes qui émergent du lot ont une vie
d'affaires
assez éphémère", ajoute Awa qui vient de mettre en place une
Clinique-conseil pour entreprises de femmes en difficultés et pour
toutes
les femmes qui veulent se lancer dans les affaires.
Cependant, même moins riches, les femmes africaines sont
débrouillardes et
audacieuses.
Au Burkina, pays sahélien où 80 pour cent des femmes sont pauvres,
selon les
statistiques, l'éveil de la population féminine et leur nouvel
élan
économique ne passe pas inaperçu. Elles assurent 80 pour cent de
la survie
familiale et 85 pour cent de la production nationale. Depuis que
l'Etat
s'est engagé dans les Programmes d'ajustement structurels sous
l'égide du
FMI et de la Banque Mondiale, leur rôle s'est de plus en plus
accru.
" Plusieurs fonctionnaires ont perdu leur emploi des suites de la
déflation
de la fonction publique ou de la privatisation de certaines
entreprises. "”
Ces déflatés ne sont pas retournés au village et c'est grâce à
leurs femmes
qu'ils vivent aujourd'hui", indique Mahamoudou Ouedraogo,
directeur de
l'Agence du Développement Industriel, l'Artisanat (PRODIA).
” Les femmes se réveillent, osent, nous étonnent et réussissent, ”
révèle
Mamoudou Ouédraogo, dont l'agence octdes crédits aux petits
entrepreneurs.
Malheureusement, les exemples de femmes ouest africaines qui
émergent ne se
multiplient pas à l'infini. Beaucoup de femmes vivent encore sous
le couvert
financier de leur mari, et sous un seuil de pauvreté indicible. De
nombreux
rapports internationaux classent les femmes parmi les couches les
plus
pauvres au Monde.
Mais pour certains observateurs, le pouvoir économique de la
femme
africaine est devenu une réalité, même si cela signifie pour le
moment,
pour la majorité d'entre elles, "mettre la casserole au feu,
acheter de la
nivaquine pour les enfants", indique une Burkinabée.