DAKA, 29 juill. (IPS) – Pourquoi les tissus 'wax' du Mali ont-ils
subitement disparu sur le marché dakarois de Sandaga, un marché
très prospère qui, en temps normal, a l'une des meilleures
sélections de tissus dans la région ?
"Actuellement, nous ne vendons que le wax sénégalais et le wax
gambien", déclare Aminata Ndiaye, debout devant une étagère de
tissus multicolores.
Il y a quelques mois, elle et plusieurs douzaines de petites
commerçantes de la capitale sénégalaise, ont décidé d'arrêter de
vendre l'un des articles qu'elles écoulent le plus. "Le coût des
taxes et des pots-de-vin à donner aux douaniers est simplement
trop élevé", explique Ndiaye.
Les hommes d'affaires professionnels pensent que la décision des
femmes est naïve et, ils ont commencé à importer, eux-mêmes, le
tissu. "Nous nous attendions à cela", déclare Ndiaye. "Nous
savions qu'ils feraient plus de dépenses et fixeraient un prix
hors de la portée des clients".
"Cela a amené les clients à acheter plutôt notre wax moins
cher", dit-elle. "Maintenant, les affaires prospèrent".
Les petites entrepreneuses africaines ont une jugeote comparable à
celle des banquiers de Wall Street (New York). Tout en dirigeant
leurs propres foyers, elles font des études du marché pour savoir
précisément quel poisson les membres de la communauté mangent,
quels genres de broderie sont à la mode et quels membres de la
communauté ont de l'argent.
Au lieu d'essayer d'ouvrir les portes traditionnellement fermées
aux femmes, plusieurs organisations africaines de développement
essaient maintenant de renforcer les systèmes socio-économiques
dans lesquels les femmes opèrent.
Un projet d'épargne populaire chez les femmes africaines est connu
sous le nom de "tontine". Les femmes y mettent de l'argent ou
d'autres formes de capitaux et tirent des pailles. Le gagnant
prend tout.
"C'est comme un projet de pyramide", explique Wendy Wilson Fall,
directrice régionale du conseil national des femmes noires (CNFN)
pour l'Afrique de l'ouest, dont le siège est à Washington.
"Cela échoue rarement, car les groupes restent souvent ensemble
pour que tout le monde gagne éventuellement. C'est très
démocratique".
Grâce aux tontines, les femmes achètent des équipements agricoles
et créent de petites entreprises; elles paient la scolarité des
enfants et améliorent leurs foyers. Le projet peut être organisé
au sein des grandes familles, des groupes ethniques, par des
femmes de marché ou des groupes religieux locaux.
Au Sénégal, les tontines "font partie d'un système complexe de
dons qui font que les gens se doivent mutellement et la société
est aussi soudée", souligne Wilson Fall, anthropologue de
formation. "Les femmes apprennent à tenir les comptes".
Il y a cinq ans, le CNFN a aidé les femmes du village de Dal Diam,
dans la région aride du Sénégal, à transformer leur tontine en un
groupe d'investissement formel. En cinq ans, le revenu annuel du
village a presque doublé.
Le CNFN est parmi les centaines d'organisations africaines de
développement qui organisent de petits projets de crédit à
partir des tontines des femmes. Plusieurs organisations peuvent
avoir des taux de remboursement de près de 100 pour cent. Mais, il
y a quelques années seulement, les spécialistes du développement
estimaient que ces groupes économiques informels étaient risqués.
"Le problème est qu'ils ont essayé d'organiser les femmes en
coopératives, pensant que c'est de cette façon que les femmes
africaines opèrent", affirme Wilson Fall. "Cependant, bien
qu'elles puissent travailler collectivement, les femmes veulent
toujours être capables de faire leur profit individuel".
A Dal Diam, la ferme des femmes se trouvant sur le terrain
communal est divisée en jardins individuels.
Les organisations financières luttent pour comprendre la dynamique
des groupes de femmes, et les projets ne respectent pas toujours
leur programmation. Wilson Fall raconte l'histoire d'une
organisation donatrice internationale qui a tout récemment accordé
des aides à un groupe de femmes burkinabés pour lui permettre de
remplacer le bétail ayant péri au cours de
la saison sèche. Les femmes ont plutôt acheté de l'or avec les
aides.
"Il y a eu un grand tollé lorsque les donateurs l'ont su",
rapporte Wilson Fall, mais en fait les femmes avaient pris une
décision commerciale astucieuse. Le prix du bétail était élevé à
l'époque. L'or était simplement un meilleur investissement.
Elle cite le cas d'une autre organisation de développement dans le
sud du Sénégal, qui a essayé de distribuer une nouvelle variété de
graines de riz aux fermières uniquement, car elle croyait qu'elles
la partageraient mieux que les hommes. "Mais, les femmes sont de
nature humaine. Elles ont gardé l'essentiel des graines pour elles-
mêmes".
Un récent rapport des Nations Unies sur les femmes dans le
développement en Afrique, indique que bien que les hommes bloquent
les efforts des femmes, notamment dans les communautés rurales où
la terre est la proprité des hommes, les femmes ont souvent leur
façon de conserver le pouvoir socio-économique, ce qui n'est pas
toujours apparent.
Au Sénégal, par exemple, bien que les hommes soient les seuls à
conduire les taxis, les femmes en sont parfois les propriétaires.
Les hommes dominent également la politique locale et nationale
partout en Afrique, mais, dans les coulisses, les femmes ont
souvent une surprenante parcelle de pouvoir.
"L'Afrique regorge de dirigeantes", affirme Soukeyna Ba,
présidente de l'entreprise africaine de développement (EAD), une
organisation dakaroise.
"Il ne leur manque que la formation et les moyens de
s'épanouir".
Depuis la conférence de Beijing sur les femmes en 1995, la
politique des Nations Unies s'est concentrée sur ce qu'elles
appellent "la priorité aux questions de genre".
Josephine Ouedraogo, directrice du centre africain
des femmes, un service des Nations Unies, affirme qu'elle
n'aimerait plus voir un ministère de la condition féminine au sein
des gouvernements africains.
"Ce qui est réellement nécessaire, c'est l'intégration d'un
programme de genres dans tous les principaux ministères, notamment
les ministères de l'Agriculture, de l'Education, du Commerce et
des Finances, de la Santé, ainsi de suite, et une véritable
participation ainsi que l'égalité au niveau de toutes les
opportunités et des ressources", suggère Ouedraogo.
La politique des donateurs occidentaux à l'égard des femmes
africaines a changé par rapport aux années 1970 où l'on supposait
que les femmes africaines, tout comme les femmes occidentales de
la classe moyenne de l'époque, étaient des ménagères sans revenu.
Aujourd'hui, l'accent est mis sur le soutien des activités que les
femmes africaines entreprennent déjà.

