SANTE-KENYA: Une Bière Clandestine Tue des Milliers de Personnes.

GIKAMBURA, Keny, 16 juin (IPS) – La police kenyane a déclaré la
guerre à
l'alcool clandestin qui tue et paralyse des milliers de paysans
dans ce
pays de l'Afrique de l'Est.

Les derniers chiffres publiés par la police indiquent que plus de
6 000
paysans sont morts après avoir consommé le breuvage létal l'année
dernière.
Le plus grave incident est intervenu l'année dernière lorsque 12
personnes
sont mortes simultanément après avoir bu l'alcool connu sous le
nom de
"chan'gaa" dans un village de Murang'a situé dans la province
centrale du
Kenya. D'autres douzaines de paysans ont perdu la vue.
Des échantillons de la bière, soumises à une analyse chimique par
un
laboratoire national, ont révélé un excès de solution acide et du
méthanol
mélangé avec du formol – un produit chimique toxique utilisé pour
conserver
les cadavres-.
Cet incident, associé à une marche de protestation menée par 300
femmes
dans la ville de Kikuyu, à quelques 10 kilomètres à l'Ouest de
Nairobi, le
mois passé, a obligé la police à prendre connaissance des risques
causés
par l'alcool clandestin pour la santé.
Les femmes qui sont venue de Gikambura, à 26 kilomètres à l'Ouest
de la
capitale Nairobi, ont exigé l'interdiction de la vente de l'alcool
fabriqué
à partir du sorgho, de la levure et du sucre. Au cours des
manifestations,
les femmes brandissaient des banderoles sur lesquelles ont pouvait
lire :
'Nos maris et nos enfants sont livrés à la consommation du
sorgho'. 'La
source du mal'. 'Ils ne peuvent plus se passer de çà'.
Monica Nyaruai, qui a assisté à la marche, indique qu'elle a tiré
son
jeune mari âgé de 25 ans de la stupeur des bars locaux. "J'ai
horreur de le
raconter, mais il est devenu inutile", déclare cette jeune mère
de deux
filles. "Depuis qu'il a perdu son emploi il y a six mois, je
suis devenue
le soutien de la famille. Lorsque nous lui demandons de nous
rejoindre au
champ, il sort à l'aube et se livre à l'alcool, et personne n'ose
l'empêcher
parce qu'il est devenu agressif".
Les paysans, dont la plupart vivent en dessous du seuil de
pauvreté, sont
attirés par l'alcool clandestin à cause de son prix bon marché.
"Avec 20
shillings kenyans, (un dollar équivaut à 60 shillings), les
consommateurs
peuvent se permettre de boire pendant toute une journée", déclare
Hannah
Wakahia, une jeune dame kenyane.
Le prix de l'alcool varie de 5 à 25 shillings pour un verre de 100
ml, selon
la teneur. L'étiquette porte des noms fantaisistes qui attirent
les jeunes
-Tarzan, Tornade, Sorgho Saké, Saga mélangé, medusa, Root,
international,
Kulta special, sweet ingenieur, et récemment El Nino.
"Les bars vendent du poison à travers les comptoirs", affirme
Moses
Ndambuki, un responsable de la santé. "Les hommes âgés de 20 ans
paraissent
deux fois plus vieux que leur âge et la plupart d'entre eux ne
peuvent pas
tenir des outils à cause leurs mains tremblantes".
Selon Ndambuki, les bas prix dans le commerce illicite sont
attribués à une
compétition farouche au sein de l'industrie. "Les brasseurs, dans
l'intention d'accroître leur production, introduisent dans les
boissons des
substances toxiques létales, telles que l'alcool extrait du sisal
ou des
produits chimiques dangereux comme le formol utilisé pour
conserver les
cadavres.
Malheureusement, les Kenyans, avec leurs maigres revenus, jugent
leurs
boissons selon la teneur, sans se soucier des effets néfastes",
affirme-t-il.
Les jeunes chômeurs soûlards sont les auteurs de nombreuses
activités
criminelles. "Les jeunes hommes s'introduisent dans les maisons
d'autrui
pour voler les biens, buvant jusqu'à la fin du mois", ajoute-t-
il.
Les sociologues attribuent les crimes liés à l'alcool au niveau
élevé de la
pauvreté au Kenya. Les récents chiffres publiés par le ministre de
la
planification économique et du développement, George Saitoti, lors
du
lancement de l'étude économique de 1998 au Kenya, ont montré que
virtuellement tous les indicateurs économiques y compris la
croissance, le
revenu par habitant, les performances sectorielles et les
indicateurs
sociaux sont les chiffres les plus bas.
Le produit intérieur brut du Kenya (PIB) a chuté de 2,3% contre
une
projection de 5% pour cette année. Le secteur agricole a augmenté
de
quelque 1,2% contre 4,4% l'année dernière.
Le secteur industriel est toutefois tombé à un taux de croissance
de 1,9%
contre 3,7 l'année dernière. Et, le marché du travail avec la
création
d'emploi a chuté de 467.200 en 1996 à 372.600 l'année dernière.
"Des coups élevés causés par le taux d'inflation croissant et
l'augmentation sans précédent du prix de la bière et autres
alcools légaux,
ont poussé beaucoup de personnes à se livrer à l'alcool qui coûte
moins
cher", indique Zephania Ong'ata de l'Institute of Policy
Management, une
organisation de recherche basée Nairobi.
La plupart des kenyans qui consomment de l'alcool ont un salaire
inférieur à
20 dollars par mois, dans un pays où un studio coûte plus de 40
dollars par
mois.
Pour combattre ce fléau, le gouvernement a interdit la fabrication
et la
vente de l'alcool le mois dernier, imposant une amende de 300
shillings (5
dollars américains) ou un mois d'emprisonnement aux alcooliques
surpris en
flagrant délit. Et une amende de 2.000 shillings (soit 40 dollars
américains) ou six mois d'emprisonnement sont prévus pour les
fabricants.