YAOUND, 1 mai (IPS) – Ils sont une soixantaine actuellement, ces
detenus de la prison centrale de Kodengui a Yaounde, la capitale
du
Cameroun, qui, depuis plus d'un an pour la plupart, attendent
impatiemment d'etre juges.
Ils ont ecrit aux deputes de l'opposition pour leur demander
d'interpeller le gouvernement sur ces atteintes graves aux droits
de
l'homme.
“Chers honorables, je vous ecris pour vous informer qu'au moment
ou 52
prisonniers anglophones attendent d'etre liberes ou equitablement
juges,
7 autres nous ont rejoints a la prison de Kodengui le 29 octobre
97,
apres avoir passe six mois de detention a Jakiri, dans le
departement de
Bui, province du Nord-Ouest”. Cette alerte a ete faite le 1er
novembre
dernier par un des detenus (militant du SDF) par le biais d'une
correspondance adressee aux deputes de l'opposition, alors reunis
a
Yaounde, a l'occasion de la deuxieme session ordinaire de
l'Assemblee
Nationale.
La liste des 59 detenus minutieusement etablie, est annexee a
cette
lettre. Les prisonniers ont ete arretes entre mars et aout 1997
dans
divers villages de la province anglophone du Nord-Ouest. Ils sont
de
tous les ages et de tous les sexes.
L'unique femme citee dans le groupe, Fonyam Prisca, 45 ans,
infirmiere,
est en detention depuis mars 1997. Recemment, elle a ete rejointe
par
une autre, Mme Grace NENE.
Neba Wilson Che, chauffeur, lui aussi arrete en mars, est le plus
jeune
avec 20 ans ; tandis que le plus age, Salifu Tanko, boucher, a 51
ans.
Cinq etudiants ont ete recenses. Plusieurs autres detenus sont des
agriculteurs.
Apres un an de detention, le spriosnniers restent plonges dans le
desarroi.
Ce qui est inquietant, c'est non seulement leur condition
d'incarceration mais aussi les incongruites qui caracterisent la
procedure judiciaire, ainsi que l'insecurite qui les cotoie chaque
jour.
Dans leur lettre aux deputes de l'opposition, ils precisent :
“Nous
attendons tres impatiemment d'etre juges. Mais l'instruction est
timide
et lente. Plus grave, depuis qu'elle a commence, elle est marquee
par
les intimidations. Certains sont tortures,
battus et sont tenus de s'asseoir sous le soleil brulant. Une
facon de
les amener a reconnaitre les fausses charges”.
Dans le meme ordre d'idee, ils denoncent le fait que
l'interrogatoire se
deroule en francais, “une langue difficile a comprendre par tous
les
detenus”. La consequence, indiquent-ils dans un ton pathetique,
c'est
qu'ils sont contraints de signer “les declarations dont le
sens leur echappe pour eviter les tortures et les persecutions”.
Ils soutiennent d'ailleurs que trois des leurs ont ent d'ailleurs
que trois des leurs ont ete deportes vers
une destination inconnue pour “indiscipline”. Et qu'une dizaine
d'autres
ont ete transferes a la prison de Mfou, une localite situee a une
vingtaine de km de Yaounde.
Par ailleurs, ces citoyens anglophones tirent piteusement le
diable par
la queue dans cet environnement repressif qu'est la prison
centrale de Yaounde.
“La famine et le probleme de soins medicaux se posent avec
acuite”, crient-ils, precisant qu'ils sont prives de l'assistance
de
leurs familles, tres eloignees de Yaounde, leur lieu de detention.
La situation est d'autant plus preoccupante que les detenus
signalent
qu'ils sont victimes d'une cruelle marginalisation.
Ils sont hantes 'image de la mort lorsqu'ils rappellent la memoire
de huit detenus morts a Bamenda des suites de tortures.
Leur souhait,c'est d'etre transferes chez eux, pour y etre juges.
“Nous n'avons pas peur du jugement. Seulement, nous aimerions etre
juges
au Nord-Ouest, notre aire de juridiction, Bamenda ayant un
tribunal
militaire dont le statut est le meme que celui de Yaounde…”.
Maitre Andre Duclair Mangoua, un avocat qui a decide de les
defendre,
confirme les mauvaises conditions de leur detention, “conditions,
ajoute-t-il, qui sont propres a tous les milieux carceraux du
pays” .
Me Mangoua est egalement membre du Conseil d'Administration de
l'Observatoire International des Prisons et President du Programme
de
Defense des Demunis et des Mineurs, une ONG de defense des droits
de
l'homme creee en juin 96.
C'est dans le cadre de cette ONG qu'il a pris la resolution de les
defendre benevolement. Cette jeune ONG n'a pas encore eu les
financements qu'elle recherche pour voler au secours de ces
detenus
dont elle voudrait par ailleurs organiser la reinsertion
sociale.
“Pour autant, je ne baisserai pas les bras. Lorsque j'ai un peu
d'argent, je le partage avec eux”, affirme Me Mangoua, rempli
d'espoir
pour leur avenir. S'il a un conseil a leur donner, c'est de les
convaincre a accepter, malgre tout, d'etre juges a Yaounde, pour
eviter
que l'on “recommence l'enquete et alourdisse la procedure”. Une
telle
solution poursuit-il, les maintiendra encore plus longtemps en
prison.
Me Mangoua precise tout de meme que “meme si le tribunal
militaire de
Yaounde est competent sur toute l'etendue du territoire , il etait
preferable qu'on juge ses clients la ou on estime que le crime a
ete
commis et ou l'anglais, leur langue de communication, est la mieux
parlee”.
De plus, il parle de “maladresse judiciaire”. Il fait d'ailleurs
reference a une convention internationale qui dit que “le detenu
doit
etre le plus proche de sa famille”. En fin de compte, Me Mangoua
lance
un cri de coeur a l'endroit des autorites competentes : “Qu'on
permette a ces detenus de rencontrer leur famille, d'etre juges
rapidement, d'etre soignes, nourris. Bref, qu'ils soient detenus
dans
des conditions humaines”.
Les chefs d'accusations portes contre eux, et qu'ils ne
reconnaissent
pas, sont nombreux : vol a mains armees, assassinat, port illegal
d'armes, etc.
Sur place dans le Nord-Ouest, une campagne internationale
a ete lancee par les ressortissants de cette unite administrative
residant a l'interieur et a l'exterieur du Cameroun pour appeler
les
organisations internationales a intervenir aupres du gouvernement
Camerounais.
“LE QUOTIDIEN”, un journal independant paraissant a Douala, la
capitale
economique a recemment indique que le Human Rights Defense Group
(HRDG),
une ONG basee a Bamenda, “a deja obtenu du secretaire general du
Commonwealh, Emeka Anyaoku, la promesse d'un
appel en direction du regime au pouvoir a Yaounde”.
“LE QUOTIDIEN” fait par ailleurs etat de tracts qui circulent
dans
cette province anglophone du pays, appellant “les populations a se
rallier a la cause des detenus de Kodengui en signant une petition
ouverte a cet effet”.
Ces derniers ont ete arretes suite aux attaques d'un groupe arme
contre
l'armee, la police et les etablissements publics, attaques qui ont
fait
plusieurs morts et d'importants degats materiels en mars 97.
“Aucun groupe n'ayant revendique la responsabilite de ces
attaques, les
autorites les ont attribuees aux membres d'un groupe qui milite
pour
l'independance des pros anglophones (Southern Cameroon National
Council (SCNC), NDLR)”, note Amnesty International dans son
rapport
publie en septembre 97.
Cette organisation internationale de defense des droits de l'homme
ajoute que des “membres et sympathisants des partis politiques
d'opposition, en particulier du SDF (Social Democratic Front
NDLR), ont
ete apprehendes alors qu'il n'existait, semble-t-il, aucune preuve
de
leur participation personnelle aux attaques”.
Elle rapporte les conditions difficiles des personnes arretees
et les cas de deces des suites de tortures ou de manque de soins,
avant
d'interpeller le gouvernement camerounais.
“Amnesty International ne conteste pas que le gouvernement ait la
responsabilite de deferer en justice les responsables des attaques
armees dans la province du Nord-Ouest. Elle deplore cependant que
dans
de nombreux cas, les personnes concernees semblent avoir ete
arretees en raison de leurs liens avec le SDF, le SCNC (…)”, lit-
on
dans le rapport.
Par consequent, “Amnesty International demande a la communaute
internationale d'amener le Cameroun a respecter pleinement ses
obligations en matiere de sauvegarde des droits de l'homme”.
Toutes les sources officielles contactees par IPS preferent ne pas
faire de commentaire sur le calvaire de ces detenus de la prison
de Kodengui.
“L'affaire est entre les mains de la justice. Les enquetes
suivent leur cours normal. La meilleure attitude consisterait a
attendre
ses conclusions”, a confie une personnalite du corps judiciaire
qui a
requis l'anonymat.
Le Social Democratic Front ( parti d'opposition le plus radical
dirige
par John Fru Ndi) qui a deja pris plusieurs resolutions au niveau
de
son National Executive Committee (NEC) pour denoncer ces abus, dit
etre
attentif aux prisonniers politiques de Yaounde.
L'honnorable Evariste Fopoussi, depute dudit parti, affirme qu'en
reaction a la lettre qu'ils leur avaient envoye le SDF a cree une
commission speciale au sein de son groupe parlementaire pour
s'occuper de leur cas.
“Nous privilegions la procedure judiciaire. C'est tres dommage
qu'elle
soit lente. Nous n'avons pas de choix, mais l'action politique
n'est pas
exclue au niveau du parti. Bref, nous faisons ce que nous pouvons
pour
faire bouger les choses”, souligne Evariste FOPOUSSI qui est aussi
secretaire national a la communication du SDF. Il precise que tous
les
avocats du SDF seront constitues pour la defense desdits detenus.

