COTONOU, Bénin, le 3 mai 2019 (IPS) – Dans un bus à Cotonou, la capitale commerciale du Bénin, quatre jeunes filles Nigérianes âgées de 15 à 16 ans sont assises l’une à côté de l’autre alors qu’elles sont sur le point de s’embarquer pour la dernière partie de leur voyage au Mali. On leur dit que leurs nouveaux maris, qu’ils n’ont jamais rencontrés, les attendent.

Elles sont parties de chez elles à l’est du Nigéria, où leurs parents auraient accepté qu’elles deviennent des «épouses» d’hommes nigérians vivant au Mali.

«Quatre compatriotes m’ont demandé de leur apporter de jeunes femmes parce qu’ils veulent se marier. Je suis sûr qu’ils seront contents », confie à IPS un passeur de clandestins qui ne s’identifie que comme Wiseman, alors que le bus se prépare à partir pour Bamako, la capitale malienne. IPS n’est pas autorisé à parler aux jeunes filles, qui semblent anxieuses.

Lorsqu’on lui a demandé si les parents des filles savaient qu’elles devaient se rendre au Mali, Wiseman a déclaré: «J’ai négocié avec eux et je leur ai donné un acompte pour leur dote, ce qui les aidera sûrement [les parents] à démarrer une petite entreprise ou acheter des semences pour l’agriculture. Ces enfants doivent se considérer comme chanceuses car elles vont travailler et exécuter leurs tâches d’épouse. Leur vie devrait donc beaucoup s’améliorer. »

Mais personne ne connaît les véritables intentions des hommes qui ont “commandé” ces filles. Ou s’ils existent.

La Pathfinders Justice Initiative, une organisation non gouvernementale internationale vouée à la prévention de l’esclavage sexuel moderne, affirme que le Nigéria est un pays d’origine, de transit et de destination en matière de traite des êtres humains avec Benin City, dans l’État d’Edo, au Nigéria, reconnue comme un centre de trafic de sexe.

Le Nigeria se classe au 32e rang des 167 pays comptant le plus grand nombre d’esclaves (1,38 million), selon le rapport de l’indice d’esclavage mondial de 2018. Alors que le Nigeria dispose d’un cadre institutionnel et de lois contre la traite, au moins un million de personnes y sont victimes chaque année, selon l’Agence nationale pour l’interdiction de la traite des êtres humains (NAPTIP).

La NAPTIP, en collaboration avec les autorités maliennes, a récemment déclaré que près de 20 000 Nigérianes avaient été forcées à se prostituer au Mali. Les filles travailleraient dans des hôtels et des boîtes de nuit après avoir été vendues à des réseaux de prostitution par des trafiquants d’êtres humains.

Les enfants les plus vulnérables

En Afrique de l’Ouest, les enfants restent les plus vulnérables à la traite.

Le dernier rapport mondial sur la traite des personnes publié par l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC) a révélé que les jeunes garçons et filles figuraient parmi les plus victimes de la traite dans la région.

Fin avril, Interpol a annoncé avoir sauvé 216 victimes de la traite, dont 157 enfants, originaires du Bénin, du Burkina Faso, du Niger, du Nigéria et du Togo. Interpol fait partie d’un groupe de travail mondial créé pour lutter contre la traite des êtres humains.

Certaines des victimes de la traite besognaient comme travailleuses du sexe au Bénin et au Nigéria, tandis que d’autres travaillaient toute la journée dans les marchés et dans divers restaurants. Certains avaient à peine 11 ans et avaient été battus, soumis à des mauvais traitements et on leur avait dit qu’ils ne reverraient jamais leur famille.

Quarante-sept personnes ont été arrêtées.

«Beaucoup d’enfants sont effectivement envoyés dans ces marchés pour y effectuer du travail forcé. Ce sont des groupes criminels organisés motivés par l’argent. Ils se moquent des enfants contraints à la prostitution, travaillant dans des conditions épouvantables, vivant dans la rue ; ils cherchent tous de l’argent “, a déclaré dans un vidéo Paul Stanfield, directeur d’Interpol pour les crimes organisés et émergents.

Bénin, la porte de transit pour les trafiquants

Le Bénin, pays à faible revenu, a toujours été une voie de transit pour les migrants de l’Afrique de l’Ouest qui cherchent à se rendre irrégulièrement au Maroc, en Algérie, en Tunisie et enfin en Europe.

La ville de Cotonou semble être une voie de transit énorme par laquelle les femmes et les filles victimes de la traite en Afrique du Nord et en l’Afrique de l’Ouest passent lorsqu’elles sont transportées vers les différents pays de leur destination. Alors que le Togo, le Burkina Faso, le Bénin et le Mali ont des lois contre la traite des enfants, rien ne couvre la traite des personnes de plus de 18 ans, selon le rapport de l’UNODC. Le Niger n’a pas de lois contre ce trafic.

La politique de libre circulation des marchandises et des personnes de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest semble faciliter la tâche, car les agents d’immigration corrompus aux postes frontières regardent ailleurs en échange de quelques euros. Quand IPS interroge Wiseman sur les contrôles aux frontières, il écarte le problème d’un revers de la main, affirmant qu’il sait «comment les gérer».

Lorsqu’on lui demande s’il est responsable du bien-être des filles, Wiseman répond: «Je ne suis pas un assistant social, je suis un homme d’affaires et un coopérant. J’aide les gens à avoir de bonnes épouses et à sortir les familles des filles de la pauvreté en échange d’argent. Le reste est de l’histoire. ”

Hassan Badarou, un dispensateur de soins et chef religieux originaire du Bénin, décrit l’incident relatif aux filles nigérianes. «Ces personnes pourraient être utilisées comme esclaves sexuelles par ces hommes ou vendues à des syndicats criminels pour se prostituer au Mali ou même aussi loin qu’en Afrique du Nord. ”

«C’est dommage que les parents laissent leurs enfants quitter le pays en échange de quelques dollars. Tout cela ne serait pas arrivé s’ils n’étaient pas pauvres », dit-il.

Pauvreté, culture et le travail des enfants

La pauvreté joue un rôle énorme dans la traite des femmes et des filles dans la région. Mais la culture aussi.

En 2014, une amie de la famille de Suzie est venue la chercher à l’âge de 12 ans à son domicile dans le nord du Bénin.

“Elle a promis de m’aider à aller à l’école après avoir travaillé chez elle pendant un an, mais elle ne l’a pas fait”, a déclaré Suzie à IPS dans la langue locale, le fon, par l’intermédiaire d’un traducteur.

«Les choses ont commencé à aller mal quand j’ai commencé à lui rappeler. Elle a cessé de me payer mon salaire, a augmenté la charge de travail et réduit mes repas de deux à un par jour. Et elle a commencé à me battre à chaque fois que je protestais », a déclaré à IPS, la jeune fille âgée de 16 ans et habitant à Cotonou.

Au fil du temps, les membres masculins de la famille de la femme, qui vivaient dans la même maison, ont commencé à faire des avances sexuelles à Suzie. Elle refusa les avances mais finit par s’enfuir car elle ne supportait plus la situation.

Pas de police, s’il vous plaît

Lorsqu’on lui demande pourquoi elle ne signale pas ces incidents à la police, elle dit : « Je ne peux pas faire cela. La dame est comme ma tante, alors je ne pouvais pas le faire car cela aurait provoqué un conflit entre la famille de la femme et la nôtre au pays ».

Badarou, le chef religieux, explique qu’il a eu à intervenir dans des cas comme celui de Suzie

« Si vous voyez comment ces femmes maltraitent ces filles, cela vous ferait pleurer. J’ai documenté de nombreux cas de maltraitance et essayé de faire la médiation entre certaines de ces femmes et les filles. »

Mais il n’a jamais signalé aucun de ces cas, même abusif, à la police.

« La seule chose que vous ne pouvez pas faire c’est de signaler ces cas à la police. Nous sommes tous des frères et sœurs de ce pays et nous avons foi en la résolution de nos problèmes dans l’harmonie et la paix par le dialogue. Qui plus est, ce n’est pas dans notre culture de tout signaler à la police. J’attribue la responsabilité aux gouvernements des pays d’Afrique de l’Ouest d’avoir laissé cette situation se perpétuer au point de devenir une norme culturelle institutionnalisée au plus profond de la société. Il est maintenant difficile de le casser », affirme-t-il.

Badarou explique que les actions sont culturelles.

«Face à cette culture profondément enracinée où on « s’entraide » en« remettant » vos filles à une personne bien établie vivant dans les villes, même les Nations Unies et les organisations de défense de l’enfance n’ont parfois d’autre choix que de fermer les yeux. Je ne dis pas qu’elles ne font rien, mais vous ne pouvez pas casser la culture de quelqu’un, surtout dans une région comme celle-ci où sévit la pauvreté extrême », dit-il.

Richard Dossou semble être d’accord. Il dit à IPS que l’ami de son oncle, père de 18 enfants, recherche des «Bons Samaritains» du Bénin pour accueillir certaines de ses filles, car il est incapable de subvenir à leurs besoins.

«Je prévois de me rendre dans leur village pour négocier avec lui en vue d’en prendre une seule, non pas en tant qu’épouse, mais en tant que femme de ménage. Ensuite, nous verrons où cela nous mènera. Nous nous entraidons comme cela pour lutter contre la pauvreté et la misère dans cette région », a déclaré Dossou.

Alors que la pauvreté du Bénin avoisine les 40%, un rapport publié en 2018 par l’Horloge Mondiale de la Pauvreté indique qu’au Nigeria, 86,9 millions de personnes au total vivent dans une pauvreté extrême.

La fine distinction entre les normes culturelles et la traite des enfants

Interrogé pour savoir si cette pratique ouest-africaine de «remettre» des filles est une norme culturelle visant à sortir les familles de la pauvreté, Jakub Sobik, responsable de la communication d’Anti-Slavery International, basé à Londres, a déclaré à IPS par courrier électronique: «Ce que vous décrivez ci-dessus sont des cas de traite des enfants, lorsque des enfants sont recrutés ou hébergés dans le but de les exploiter ».

«L’esclavage ne se produit pas en vase clos, il repose sur de nombreux facteurs, notamment la pauvreté, la discrimination, le manque d’accès à l’éducation et à la création d’emplois décents, le manque d’état de droit et des pratiques culturellement acceptées dans les sociétés, ” explique-t-il.

Il affirme qu’il arrive souvent que les parents soient «trompés sur les conditions qui seront offertes à leurs enfants et les renvoient avec la ferme conviction qu’ils obtiendront de meilleures chances d’éducation et de meilleures opportunités de vie dans les villes et peut-être des meilleurs cercles sociaux. »

Il ajoute que dans certaines sociétés, le fait pour les enfants de travailler est accepté sur le plan culturel, car c’est la norme depuis des générations. «Nous avons beaucoup à faire pour changer cela et offrir aux enfants une enfance, une éducation et des opportunités dans la vie qu’ils méritent.»

Pendant que le car poursuit le dernier voyage qui est censé sortir les filles nigérianes de la “pauvreté” vers la “liberté”, Suzie, à Cotonou, erre dans les rues ténébreuses de la cité main dans la main avec un Zemidjan – un conducteur de mototaxi – qui a l’air d’avoir entre 40 et 50 ans d’âge et qu’elle décrit comme son petit ami.

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Le réseau mondial de développement durable (GSN) http://gsngoal8.com/ poursuit l’objectif de développement durable n° 8 des Nations Unies, en mettant particulièrement l’accent sur l’objectif 8.7, qui «prend des mesures immédiates et efficaces pour éliminer le travail forcé, mettre fin à l’esclavage moderne et à la traite des êtres humains et assurer l’interdiction et l’élimination des pires formes de travail des enfants, y compris le recrutement et l’utilisation d’enfants soldats, et d’ici à 2025, mettre fin au travail des enfants sous toutes ses formes ».

Les origines du GSN découlent des efforts de la Déclaration commune des chefs religieux, signée le 2 décembre 2014. Des chefs religieux de différentes confessions se sont réunis pour travailler ensemble «à la défense de la dignité et de la liberté de l’être humain contre les formes extrêmes de la mondialisation de l’indifférence, telle l’exploitation, le travail forcé, la prostitution, la traite des êtres humains », etc.