Dakar, le 11 octobre 2018 (IPS) – Khoudia Ndiayé et Ndeye Fatou Sall installent un smartphone sur un trépied et se mettent à enregistrer sur vidéo une interview avec Daro Thiam, à Hann Bel-Air, un quartier de Dakar, capitale du Sénégal. Hann Bel-Air est le point de départ pour beaucoup de migrants qui quittent la ville et le pays par des chemins irréguliers – en bateau pour l’Espagne, en traversant le désert du Sahara jusqu’à la Mer Méditerranée ou vers des pays voisins. Thiam, une mère de quatre enfants, est retournée récemment de Mauritanie , où elle n’a pas pu trouver de travail pour entretenir ses enfants.

« Si tu as l’intention d’aller à l’étranger prends soin d’ être en ordre avec tes papiers et d’avoir un contrat signé et légalisé et d’acheter une assurance médicale. Si tu ne peux pas obtenir tout ça, reste chez toi et cherche un travail n’importe lequel, même si c’est nettoyer » Ndeye Fatou Sall migrante retournée.

Les trois femmes Sénégalèses, installées sur un toit ensoleillé près de la plage ont quelque chose en commun : elles sont toutes des migrantes. Chacune d’elles a quitté son pays en espérant d’ avoir une vie meilleure et pour entretenir sa famille. Mais cet après-midi elles écoutent l’histoire de Thiam. Ndiaye et Fatou Sall attachent un micro à la robe de Thiam et s’installent derrière le trépied et commencent le compte à rebours pour poser la première question. Elles lui demandent : « Pourquoi as-tu pris la décision de partir et où voulais-tu aller ? »

Thiam leur répond en sa langue maternelle, le Wolof. Les femmes hochent de la tête, un sentiment de compréhension partagée est tangible parmi elles.

Elles continuent en lisant d’autres questions de l’application mobile crée pour interviewer des migrants : « Qui étaient les membres de famille que tu voulais soutenir ? »

« Comment a réagi ta famille à ton retour ? »

Les femmes commencent à se connaître mieux. Après l’interview elles racontent leurs propres histoires à Thiam et c’est ça qui compte. Migrants as Messengers (MaM) de la campagne de sensibilisation, développée par l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM). Elle utilise de la technologie mobile innovante pour émanciper les migrants, elle les encourage à partager leur expérience et donne une plate-forme pour d’autres à faire de même. En saisissant les expériences sur caméra et en partageant les vidéos sur Facebook.

La campagne vise à informer des migrants potentiels et leurs familles des risques possibles s’ils s’engagent dans la migration irrégulière. Elle présente aussi des alternatives à la migration sur des routes dangereuses qui traversent des déserts ou par la Méditerranée, des routes qui mènent souvent à la détention illimitée dans des pays du Maghreb comme la Libye.

MaM, qui a été fondé par les Pays Bas, est un projet régional mené au Sénégal, en Guinée-Conakry et au Nigéria. Il donne aux migrants qui sont retournés dans leur pays comme Ndiaye et Fatou Sall des formations en vidéographie et dans l’art d’interviewer, à rapporter sur la migration et sur la défense des intérêts en ligne ainsi ils pourront se présenter volontairement comme » journaliste citoyens » ou plutôt » messagers des migrants ». Jusqu’à présent l’OIM a formé près de 80 migrants, nommés Agents de Terrain Bénévoles, dans les trois pays qui participent au projet ; près d’un tiers des volontaires au Sénégal sont des femmes.

Des migrants retournés comme conteurs d’histoires

Ndiayé , étudiante en droit est revenue du Maroc et Fatou Sall , mère de 5 enfants a vécu et a travaillé comme femme de ménage en Arabie Saoudite durant 9 ans. Ndiaye et Fatou Sall sont retournées au Sénégal respectivement en 2013 et 2017. Elles ont été formées récemment ainsi que quatre autres femmes- Maty Sarr, Aissatou Senghor et Fatou Guet Ndiaye-et quatre jeunes hommes pour devenir des messagers de migrants.

Fatou Sall a connu neuf années difficiles en Arabie Saoudite et elle est prête à raconter aux autres comment était sa vie réellement là-bas. Son témoignage sur sa vie passée est sincère et déchirant.

« Tout ce que je dirai vient de mon cœur puisque c’est ce que j’ai vécu réellement et je veux bien le partager avec les autres. Je leur dirai tout de suite de ne pas partir sans papiers réguliers parce que ça complique les choses.

Elle est heureuse de faire partie de la campagne de MaM et elle est « contente de pouvoir participer à cette formation que je mettrai à profit pour avertir les gens du danger de voyager (irrégulièrement) quand mon association donnera son coup d’envoi. »

Depuis son retour en 2017 elle a fondé une association pour anciennes migrantes qui ont travaillé en Arabie Saoudite, nommée »Association de femmes Sénégalaises qui ont vécu en Arabie Saoudite ».

My family welcomed me back

" My parents were so happy when I came back. They did not care that I had failed to go to Europe, they were happy I was alive and they welcomed me with loving arms…" listern to Mercy's story about how she was not ashamed to come back home. #MigrantsasMessengers

Posted by Migrants as Messengers on Wednesday, September 19, 2018

Des Femmes qui ont de l’influence

Elle raconte que même si elle était payée 700 dollars au lieu de 200 dollars qu’elle gagnait comme femme de ménage dans son pays, la migration irrégulière na valait pas le coup. Elle avait de la chance que son employeur voulait payer les frais de médecin quand elle était malade mais cet argent était retiré de son salaire.

« Si tu veux partir à l’étranger, prenez soin d’avoir des papiers en ordre et d’avoir un contrat signé correctement et légalisé, et achetez une assurance médicale. Si vous ne pouvez pas obtenir tout ça, de grâce, restez chez vous et cherchez un boulot, n’importe lequel. »

Elle dit qu’elle a l’expérience d’une vie difficile à l’étranger et qu’elle veut empêcher que d’autres femmes doivent vivre la même chose.

« Là-bas il y a la solitude, comme mère et comme femme ; tu penses toujours à ta famille surtout quand tu as des déboires. Les agences de placement à Dakar nous ont vendues à ces patrons arabes comme esclaves et nous devions toujours travailler, parfois 24 heures et parfois sans être payées ».

« Je ne veux pas retenir des personnes au Sénégal mais s’ils n’ont pas les documents nécessaires, et s’ils croient trouver tout là-bas, ils seront déçus.

Il y a plein de sentiments anti-noirs en Arabie Saoudite, des descentes de police dans les maisons des étrangers sont fréquentes dit-elle.

Ndiaye, qui est partie au Maroc avec des papiers dans l’espoir de trouver un boulot dans un centre d’appels raconte une histoire terrible de racisme.

« J’ai vu beaucoup d’íncidents avec des coups de poignards et des coups durs donnés par des Marocains à des noirs et j’avais très peur de sortir. Les Arabes provoquent les noirs et il les battent, ils volent leurs téléphones en plein jour et parfois ils les poignardent. La vie est très dure en Afrique du Nord, surtout si tu n’as pas de documents « explique l’étudiante en droit.

« Cela me brise le cœur quand je vois des femmes enceintes s’embarquer et s’engager dans une aventure si dangereuse pour aller souffrir là-bas. Finalement j’ai compris que le retour dans ma patrie était la meilleure option. Les femmes, surtout les mères devraient rester chez elles avec leurs enfants. »

Fatou Guet, aussi revenue de Mauritanie, a essayé d’atteindre l’Espagne sur un bateau de fortune, plaide contre voyager irrégulièrement en Europe.

« Notre voyage a duré 10 jours mais nous avons échoué quelque part au large de Mauritanie, où quelques personnes se sont noyées ; je suis devenue très malade et j’ai failli mourir. Ce n’est pas bien du tout. » raconte-t-elle à IPS ,émotionnée.

He never thought the journey would be so tough …

Iwu thought that the journey across the desert would be easy. Many like him are deceived into believing that the irregular migration journey is easy. Listen and share his story. What are your thoughts?

Posted by Migrants as Messengers on Tuesday, June 12, 2018

La performance de la campagne

Mais les expériences de ces femmes et autres qui ont essayé de migrer de façon irrégulière ne sont pas restées inaperçus.

A ce jour, le OIM a près de 23.000 suiveurs sur leur MaM page facebook, dont 90 pour cent sont de Nigéria, Guinée-Conakry et Sénégal.

La collégienne Aminata Fall (23 ans), qui a suivi la campagne MaM sur facebook la trouve « géniale ».

« C’est une campagne émotionnelle où sont racontées des histoires choquantes par des gens braves et courageux. Tu dois être fou si tu veux encore voyager irrégulièrement vers l’Afrique du Nord après avoir vu ces vidéos. Oui, c’est vraiment l’enfer sur terre là-bas. »dit Fall à IPS.

Le responsable du digital, Marshall Patzana explique à IPS qu’ils mettent chaque jour de nouveaux vidéos pour « combler l’espace en ligne avec des témoignages de première main de voyages comme contre-offensive pour les histoires que les passeurs répandent en ligne.»

« D’habitude nos vidéos durent entre 30 secondes et une minute et la semaine dernière les vidéos sur la page ont été regardées durant 30.590 minutes au total. Notre contenu a atteint plus de 550.000 personnes en ligne depuis la création de la page facebook en juin » dit-il.

Patzana dit que la page facebook crée une rage pour les rapatriés qui interagissent et partagent des idées pratiques pour tendre la main vers leurs communautés et plaider pour une migration régulière.

Les histoires produites par les migrants qui sont retournés sont téléchargées ici et on crée ainsi une librairie en ligne avec les témoignages pour quiconque veut apprendre plus sur le voyage.

« Il ya aussi un groupe fermé où les migrants retournés de différents pays partagent leurs histoires personnelles se soutiennent et s’entendent mutuellement. » explique Patzana.

L’OIM a l’ intention de prolonger le projet jusqu’en 2019 et veut l’étendre avec trois ou quatre pays de l’Afrique de l’Ouest.

Les femmes ont l’intention d’atteindre encore plus de gens et pendant qu’elles se partagent actuellement leurs histoires, elles ont de l’espoir et font des projets pour le futur.

Fatou Sall espère que son association, qui est située à Rufisque recevra plus de financement et donnera bientôt le coup d’envoi avec des activités.

Ndiaye pense que sa vie n’aurait pas progressé tel qu’elle a fait si elle n’était pas revenue chez elle. L’étudiante de maîtrise prêtera serment bientôt. » Cinq ans plus tard, me voici, je suis sur le point de terminer ma maîtrise en droit. L’année prochaine j’aurai fini, ce qui aurait été impossible si je serais restée au Maroc, dans l’attente d’un emploi. »