DROITS-ZIMBABWE: Le gouvernement bloque l'aide pour six millions de nécessiteux

HARARE, 20 juin (IPS) – Gogo Lethiwe Ncube âgée de 66 ans regarde un camion distant rouler vers le Centre commercial d'Avoca à Insiza, dans la province du Sud du Matabeleland, et commence à sourire.

"Pourquoi ce véhicule ne semble-t-il pas avoir une longue antenne en haut?", demande-t-elle, couvrant ses yeux pour avoir un meilleur regard sur la Toyota en excès de vitesse. En se rendant compte que le camion ne possède pas vraiment une longue antenne radio, le sourire sur le visage de Gogo Ncube disparaît aussitôt. Les antennes sont destinées à maintenir les travailleurs humanitaires en contact avec leurs collègues, mais pour Gogo Ncube et d'autres résidents des régions rurales du Sud du Matabeleland, elles ont une autre fonction : elles annoncent que les secours sont arrivés — elles se trouvent seulement sur les camions d'aide alimentaire. L'une des personnes au centre commercial informe Gogo Ncube qu'il est peu probable qu'elle voie les voitures avec de longues antennes dans le village avant les élections prévues pour la fin de juin, sur les ordres du gouvernement. Après plusieurs minutes de silence et de réflexion, elle s'ouvre enfin et dit : "Cela fait maintenant plus d'un mois que nous avons reçu des provisions de 'World Vision'. Ils devraient arriver à tout moment à partir de maintenant. S'ils ne viennent pas, alors je mourrai. Qui me donnera de la nourriture? Comment vais-je nourrir mes trois petits-enfants? Que vais-je donner à la fille malade?" La liste de ses soucis apparaît sans fin. Gogo Ncube vit avec ses trois petits-enfants — Themba (9 ans), Mandla (7 ans) et Bongiwe (4 ans). Ces trois enfants sont devenus orphelins il y a trois ans lorsque leurs parents sont morts d'une maladie liée au SIDA dans l'intervalle d'un mois l'un de l'autre. Le plus petit des trois, Bongiwe, est également malade de ce que Gogo Ncube dit "être la même chose que ce qui a emporté mon fils et sa femme". Gogo Ncube fait partie des nombreux villageois du Sud du Matabeleland — une province frappée par la sécheresse dans la partie australe du Zimbabwe — qui sont laissés sans défense par la décision du gouvernement de suspendre les organisations non gouvernementales (ONG) qui exécutent des opérations sur le terrain dans les régions rurales. La plupart des habitants de cette région semi-aride n'ont survécu au cours des quelques dernières années que grâce à l'aide alimentaire venant des agences comme le Programme alimentaire mondial (PAM), 'Care International' et 'World Vision'. Chaque mois, chaque ménage reçoit 50 kilogrammes de maïs, 25 kg d'orge, deux litres d'huile de cuisson, 5 kg de haricot et 500 g de sel. La plupart des personnes valides en âge de travailler ont quitté le village d'Avoca pour tenter leurs chances en lavant le sable aurifère dans les rivières d'Insiza et d'Umzingwane, à environ 25 et 40 km respectivement à l'ouest du village. D'autres sont allés en Afrique du Sud à la recherche du travail. Ceux qui sont restés sur place expliquent comment ils ont réussi à survivre avec l'aide alimentaire en provenance des organisations humanitaires internationales pendant les cinq dernières années. L'année dernière, le PAM a déclaré que plus de quatre millions de Zimbabwéens comptaient sur l'aide alimentaire, et suite à l'échec de la dernière saison agricole, ce nombre est susceptible d'augmenter. Les organisations de la société civile zimbabwéenne, au nombre desquelles 'Restoration of Human Rights in Zimbabwe' (Rétablissement des droits de l'Homme au Zimbabwe, ROHR Zimbabwe) — une organisation de défense des droits humains créée en 2006 et impliquée principalement dans le travail humanitaire — disent que plus de six millions de Zimbabwéens ont actuellement besoin de nourriture, suite à l'échec des cultures au cours de la dernière saison agricole. Mais dans une circulaire en date du 4 juin, adressée aux ONG, le ministre de la Fonction publique, du Travail et du Bien-être social, Nicholas Goche, a affirmé que "un certain nombre d'ONG impliquées dans des opérations humanitaires violent les modalités de leur accréditation". "En tant qu'autorité de régulation, avant de continuer avec la disposition de l'article (10) alinéa (c) de la 'Private Voluntary Organisations Act'(PVO, Loi relative aux organisations bénévoles privées) (Chapitre 17:O5), j'ordonne par la présente toutes les PVO/ONG à suspendre toutes les opérations sur le terrain jusqu'à nouvel ordre". Goche a été cité plus tard dans le journal d'Etat 'Herald' affirmant que les ONG se servaient de l'aide alimentaire pour se mêler de la politique du Zimbabwe, et que certaines d'entre elles faisaient campagne pour le Mouvement pour le changement démocratique (MDC) du leader Morgan Tsvangirai qui affronte le président actuel, Robert Mugabe, le 27 juin au second tour de l'élection présidentielle. L'Association nationale des organisations non gouvernementales (NANGO), qui représente à la fois les ONG locales et internationales opérant au Zimbabwe, nie les allégations du gouvernement. "Différentes organisations ont des codes de conduite. Ce code de conduite interdit à une organisation ou toute personne agissant en son nom de se lancer dans des activités politiques", a déclaré le porte-parole de NANGO, Fambai Ngirande. "Cette décision abandonnera des milliers de personnes sans aucune source d'alimentation, les condamnant ainsi à la famine. Il s'agit d'une violation de la loi sur les PVO qui protège les droits des ONG. Le pays n'a pas actuellement les capacités de nourrir sa population. Ce qui est triste est que l'interdiction aura un impact sur les plus innocents des citoyens du pays". Mais dans un entretien avec IPS, Goche apparaissait implacable sur l'interdiction. "Certaines de ces organisations profitaient de la situation critique de notre population pour faire campagne pour l'opposition. Ce n'est pas vrai qu'il y a la famine dans les régions rurales. En fait, la situation s'est maintenant améliorée depuis que le gouvernement est en train de gérer toute la distribution de vivres à travers nos structures gouvernementales locales", a indiqué Goche. L'aide alimentaire est maintenant en train d'être distribuée par des chefs traditionnels, qui sont considérés par l'opposition et les organisations de la société civile comme étant pour la plupart des partisans de l'Union nationale africaine du Zimbabwe-Front patriotique (ZANU-PF) au pouvoir. Le porte-parole du MDC, Nelson Chamisa, a dit que son parti disposait de preuves irréfutables que la ZANU-PF distribuait désormais des vivres seulement à ses partisans. "Voici encore une autre tentative désespérée de la ZANU-PF d'inverser la volonté du peuple telle qu'elle s'est exprimée le 29 mars. Des vétérans de guerre et les milices de la ZANU-PF ont pratiquement repris la distribution de vivres dans les régions rurales, et nos partisans sont contraints de dénoncer d'abord le MDC avant qu'ils n'obtiennent de l'aide", a déploré Chamisa. Cette interdiction pourrait également faire des centaines de Zimbabwéens des sans emplois. Une semaine après l'interdiction, un responsable de 'Care International' a affirmé qu'ils avaient rappelé plus de 300 des travailleurs de la zone de l'organisation à Chivi, Mberengwa, Shurugwi, Gutu, Zaka, et Bikita.

Le vice-président de ROHR Zimbabwe, Stendrick Zvorwadza, a déclaré que l'interdiction sur les organisations d'aide humanitaire était illégale et une tentative du gouvernement de museler des voix dissidentes. "Les organisations humanitaires sont exclues à un moment où la population du Zimbabwe a plus que jamais besoin d'aide humanitaire. Plus de six millions de Zimbabwéens ont besoin d'aide alimentaire; des milliers ont été déplacés à l'intérieur du pays à cause des violences de la ZANU-PF et des maisons ont été brûlées, ce qui met vraiment fin à leurs espoirs de subsistance. Les personnes vivant avec le VIH/SIDA dépendaient des ONG pour l'accès aux médicaments anti-rétroviraux qui ne sont pas facilement disponibles dans les hôpitaux et centres de santé publics", a déploré Zvorwadza.