KORHOGO, nord de la Côte d'Ivoire, 2 juin (IPS) – La situation nutritionnelle en Côte d'Ivoire, en particulier dans le nord occupé par les ex-rebelles, s'est dégradée au point de ressembler à celle des pays sahéliens d'Afrique de l'ouest, estiment les autorités ivoiriennes.
Les groupes vulnérables que sont les enfants de moins de cinq ans et les femmes en âge de reproduction vivent une situation nutritionnelle qui s'est détériorée considérablement durant les dernières décennies, au même titre que d'autres indicateurs socioéconomiques suite à la rébellion armée déclenchée dans ce pays d'Afrique de l'ouest depuis le 19 septembre 2002, selon le ministre ivoirien de la Santé et de l'Hygiène publique, Dr Rémi Allah Kouadio.
Le ministre qui lançait à Korhogo, dans le nord de la Côte d'Ivoire, une campagne nationale d'intensification des activités de nutrition pour la deuxième quinzaine du mois dernier.
Selon Allah Kouadio, la région des savanes de la Côte d'Ivoire, dans le nord, présente 12 pour cent de taux de malnutris sur un taux national de 06,09 pour cent. Le ministre estime que ce taux dépasse le seuil d'alerte.
Selon Salimata Coulibaly directrice du centre de nutrition thérapeutique de Korhogo, le taux d'alerte se situe entre trois et cinq pour cent.
Une enquête sur des indicateurs multiples de Côte d'Ivoire, menée en 2006 dans le nord du pays par l'Institut national de la statistique, a révélé au plan nutritionnel, 31 pour cent de prévalence à l'insuffisance pondérale, 38 pour cent de prévalence du retard de croissance, 12 pour cent de prévalence de l'émaciation. L'enquête a été réalisée et financée avec la collaboration du gouvernement ivoirien, du Fonds des Nations Unies pour l'enfance, de l'Union européenne, du Programme alimentaire mondial, du Programme des Nations Unies pour le développement, et du Fonds des Nations Unies pour la population.
Pendant la campagne de nutrition, les agents de santé ont sillonné, durant deux semaines, les quartiers de villes et villages du pays pour donner gratuitement des comprimés de vitamine 'A' aux enfants de moins de cinq ans et des médicaments contenant du fer aux femmes enceintes.
Couchées sur des nattes à même le sol à côté de leurs enfants et tandis que certaines se tiennent debout dans un rang de file indienne avec en main des gobelets plastiques multicolores, des dizaines de jeunes femmes attendent patiemment, chacune son tour, pour bénéficier de la ration alimentaire quotidienne de leurs enfants distribuée au centre nutritionnel thérapeutique de Korhogo logé dans la cour du comité local de la Croix-Rouge. Par ailleurs, la prise en charge complète des malnutris sévères et les femmes enceintes porteuses du VIH/SIDA, qui se faisait grâce au Programme alimentaire mondial n'existe plus parce que cette structure humanitaire internationale a fermé ces portes à Korhogo depuis plus de deux mois.
Malnutritions sévères, modérées et légères, enfants abandonnés ou enfants serpents sont les lots de maladies dues à la malnutrition qui sévissent en Côte d'Ivoire, a expliqué Coulibaly à IPS.
“Pour le moment, l'Etat ivoirien n'intervient pas dans le centre nutritionnel thérapeutique où la ration alimentaire a diminué; et la prise en charge des accompagnateurs ne se fait plus”, souligne Coulibaly.
Les mères qui accompagnent les enfants sont obligées de s'acheter à manger hors du centre, mais quand elles n'ont plus d'argent pour se nourrir elles-mêmes, elles préfèrent retourner à la maison sans que l'état de santé de leurs enfants malnutris s'améliore, dit-elle. Le centre accueille des enfants atteint de malnutrition sévère, modérée et légère en provenance des régions du centre-nord-ouest de la Côte d'Ivoire, et même des villages maliens et burkinabé qui se trouvent dans les zones frontalières entre les trois pays voisins.
Selon le centre, les malnutris reçoivent des nutriments comme les F100 qui contiennent du lait thérapeutique, ou d'autres produits composés de lait, d'arachide et de médicaments. Ce sont 181 malnutris sévères et 613 malnutris modérés qui ont bénéficié de ces nutriments en 2007.
Pour Zié Oulaï, enseignant à Toumodi, dans le sud du pays, les Ivoiriens donnent habituellement peu d'importance à leur façon de se nourrir. La malnutrition n'est pas un mal nouveau dans certaines régions du pays, dit-il à IPS.
“Selon nos traditions, donner un œuf à manger à un enfant, c'est former un futur voleur dans la vie…”, a indiqué à IPS, Bernard Yobouet, diététicien à Abidjan, la capitale économique ivoirienne, pour montrer que cette tradition favorise la malnutrition.
Yobouet a ensuite dénoncé un comportement dit moderne, notamment dans les milieux urbains, et qui est également une cause de malnutrition. “De jeunes mères refusent de donner le lait maternel à leurs enfants pour ne pas perdre la rigidité de leur sein”, déplore-t-il.
Une mauvaise nutrition chez un individu ou au niveau de la communauté constitue un impact négatif pour le bien-être et pour le développement communautaire, a affirmé à IPS, François Konaté, pédiatre à Yamoussoukro, au centre du pays.
Le ministre de la Santé a déclaré que les couches sociales les plus vulnérables et pauvres bénéficieront de la solidarité de la nation, qui se traduira par une prise en charge gratuite des malnutris sévères.
Pour sa part, Namaga Faye, fondatrice de l'orphelinat “Maman Marie Doh divine” de Kouto, (extrême nord du pays), a expliqué à IPS : “Les enfants âgés de un à trois ans sont admis dans l'orphelinat à cause de la malnutrition avancée parce que leurs parents sont pauvres ou décédés”. Son centre abrite une trentaine d'orphelins ou d'enfants de mères malades mentales.
Des organisations non gouvernementales internationales humanitaires, qui intervenaient dans les zones du centre-nord-ouest du pays contrôlées par les ex-rebelles, commencent par fermer leurs portes alors que les services étatiques sont partiellement fonctionnels. Ceci complique la fourniture de la nourriture pour les enfants, ajoute Faye. La Côte d'Ivoire est divisée en deux par une rébellion armée qui occupe la moitié nord du pays depuis plus de cinq ans. Des ex-soldats de l'armée régulière estiment avoir pris les armes pour lutter contre l'exclusion présumée des populations de cette partie du territoire. Mais depuis l'accord de Ouagadougou, signé en mars 2007, le pays s'est engagé sur une nouvelle voie de sortie de crise qui devrait déboucher sur la réunification et une élection présidentielle prévue le 30 novembre prochain.

