Q&R: ''Les pauvres s'en prennent aux pauvres''

LE CAP, 26 mai (IPS) – Plus de 50 personnes seraient tuées et environ 30.000 déplacées pendant deux semaines de violences dirigées principalement contre des étrangers vivant en Afrique du Sud.

Les attaques ont commencé dans le quartier pauvre de Johannesburg, Alexandra, l'un des soi-disant townships créés pour loger des Noirs, des Métis et des Indiens pendant des années de ségrégation raciale dans le pays. En l'espace d'une semaine, la violence s'était propagée au-delà de la capitale économique de l'Afrique du Sud vers les provinces de KwaZulu-Natal dans le sud-est, et Mpumalanga dans le nord-est. Il y a eu une condamnation générale de ces attaques, diversement attribuées à la pauvreté, au chômage ainsi qu’à la montée des prix des denrées alimentaires et du carburant. Des immigrés sont souvent accusés d'avoir pris les emplois des Sud-Africains, et d'être impliqués dans les nombreux crimes qui continuent de ronger le pays. Jusqu'à cinq millions d'étrangers vivraient en Afrique du Sud, qui a une population de presque 50 millions d’habitants. La plupart des immigrés seraient originaires du Zimbabwe voisin, où des troubles politiques et économiques ont provoqué un exode de ses ressortissants. Au milieu des craintes que la police n'arrivait pas à maîtriser la violence, le président Thabo Mbeki a donné son accord, la semaine dernière, pour une intervention de l'armée dans les régions en proie à des troubles. La journaliste de IPS, Stephanie Nieuwoudt, a demandé à Mashele, directeur du 'Crime, Justice and Politics Programme' à l'Institut d'études de sécurité (ISS), ses opinions sur ces développements. L'ISS est basé dans la capitale sud-africaine, Tshwane (autrefois Pretoria). IPS: Pourquoi ces attaques interviennent-elles maintenant? Des gens sont mécontents depuis un certain temps au sujet des questions comme le chômage et la pauvreté, et il y a eu des cas d'attaques contre des étrangers, mais jamais de cette ampleur.

PRINCE MASHELE (PM) : Les pauvres en Afrique du Sud n'ont ni emplois, ni logements décents. Il y a également une inquiétude concernant l'escalade des crimes. Eu égard à ceci, l'atmosphère devient favorable aux opportunistes de se lancer dans des violences, et ceci intensifie la criminalité et le vandalisme — et des opportunistes exploitent la situation en pillant, volant et battant leurs victimes. Il y a la question consistant à trouver des solutions aux problèmes. Des pauvres propagent à d'autres pauvres le message selon lequel ils sont dans des circonstances désastreuses à cause des étrangers qui prennent leurs emplois et qui contribuent au taux élevé de crime dans ce pays. Ceci peut ou peut ne pas être vrai. IPS: Des responsables du gouvernement ont déclaré que les Sud-Africains devraient se rappeler que des partisans du Congrès national africain (ANC) au pouvoir ont été accueillis dans des Etats voisins pendant l'apartheid, lorsque le parti a été interdit — et avec ceci en tête, ils devraient bien traiter des étrangers. Des gens approuveront-ils de tels appels à un moment où le gouvernement est souvent accusé de n'avoir pas pu fournir des services de base, des logements, des emplois et autres choses de ce genre?

PM : Il n'est aucunement question que le peuple ne soit pas content de la performance du gouvernement. Mais nous ne devrions pas analyser la situation en utilisant 1994 comme le point de départ. (L'ANC a gagné le pouvoir en 1994; cette année marquait également l'avènement de la démocratie en Afrique du Sud). Il y a eu une historique série d'événements qui précèdent 1994, et qui ont conduit à la pauvreté de la majorité de la population. Le manque d'instruction remonte très loin aux politiques mises en œuvre sous les régimes précédents. Cela pourrait être que le gouvernement actuel est pris dans un piège posé par le gouvernement précédent. Il y a une limite à ce que le gouvernement peut faire : ce n'est pas possible d'employer toutes les personnes dans le pays. Il est également vrai que plusieurs pays africains ont accueilli les dirigeants de l'ANC pendant le combat pour la liberté. Sans cette aide, ces dirigeants n'auraient pas été en mesure de gagner cette lutte. Par conséquent, il est d'une obligation morale pour l'Afrique du Sud d'aider des personnes en provenance d'autres pays africains. Mais c'est une responsabilité que le gouvernement devrait prendre, puisque d'autres gouvernements se sont occupé des dirigeants pendant la lutte. IPS: Qu'est-ce qui peut être fait pour aborder les causes premières de ces violences?

PM : La violence ne peut être arrêtée qu'à travers le leadership du large éventail politique. Cela nécessite d'avoir une vision pour le futur et d'amener les communautés à comprendre que le gouvernement résoudra leurs problèmes. Il est d'une importance capitale que les pauvres aient le logement, l'eau, les routes etc. Un sens de l'espoir doit être créé. S'il n'y a pas d'espoir, des gens n'assument pas la responsabilité de leurs actions. Il y a une grande masse de populations principalement noires, non instruites qui n'ont pas été absorbées dans l'économie. Les moyens devraient être créés pour qu'elles soient absorbées. On ne devrait pas leur donner des maisons, mais une opportunité de gagner de l'argent à travers lequel elles seront à même d'acheter leurs propres maisons.

Une composante relative au respect ferme de la loi est nécessaire pour assurer la stabilité, et à long et à moyen terme, l'éducation doit être intensifiée. Le ministère de l'Intérieur doit intervenir. Nous avons de millions d'étrangers dans ce pays. Je ne peux pas comprendre pourquoi l'Intérieur n'a pas dressé des camps de réfugiés…(peut-être) parce qu'ils ne veulent pas envoyer un message aux réfugiés éventuels qu'ils seront accueillis ici. Cela pourrait aussi être que le gouvernement voulait éviter les coûts relatifs à l'installation des camps de réfugiés. Mais si le choix est entre dépenser de l'argent et la violence, je préfère la première option. La question suivante se pose : si les politiciens se retrouvaient subitement en train de vivre à côté de centaines d'immigrants affamés, sans maisons et sans emplois, quand auraient-ils installé des camps de réfugiés? La responsabilité repose sur le gouvernement au pouvoir pour réglementer le mouvement des étrangers en Afrique du Sud. Nous avons une situation de guerre dans laquelle les pauvres s'en prennent aux pauvres. IPS: Bien qu'il y ait plusieurs Zimbabwéens dans le pays, c'est souvent des attaques sur les Somaliens qui font la une. Pourquoi?

PM : Cela pourrait être parce que les Zimbabwéens et d'autres étrangers gardent un profil relativement bas. Par contre, les Somaliens sont très visibles. Ils ouvrent des boutiques et plusieurs semblent faire leurs affaires assez bien. IPS: L'armée a été déployée. Cette décision est-elle sage?

PM : En envoyant l'armée, le président veut envoyer un message au monde qu'il est sérieux. Personnellement, je crois qu'il y a d'autres routes qui auraient pu être empruntées. Au nombre de celles-ci, figure l'envoi de forces spéciales de la police, qui sont formées pour s'occuper des cas extrêmes de violence. Je crois que l'envoi de l'armée est une déclaration politique. L'armée peut parvenir à calmer la violence, auquel cas Mbeki sera loué. Mais cela pourrait également avoir l'effet contraire : les masses peuvent devenir réellement furieuses et se venger en lançant des pierres et en tirant sur des soldats. Cette situation entraînera le chaos et déstabilisera le pays comme ce qui s'est passé dans les années 1980 pendant l'apartheid. Dans ce cas, Mbeki sera sous le feu de l'ennemi et sera sévèrement critiqué.