DAKAR, 27 mai (IPS) – Le Sénégal va enfin juger l'ancien président du Tchad, Hissène Habré réfugié depuis plus de 17 ans à Dakar. Des obstacles semblent levés et les préparatifs pour la tenue du procès vont bon train. Mais si les victimes parlent d'espoir, des organisations de défense des droits de l'Homme expriment encore des doutes.
Devant des bailleurs de fonds et des organisations de défense des droits humains comme Human Rights Watch et la Rencontre africaine pour la défense des droits de l'Homme (RADDHO), le ministre sénégalais de la Justice, Madické Niang, a annoncé à Dakar, la semaine dernière, la nomination, avant le 7 juin prochain, de trois juges d'instruction pour étoffer le réquisitoire. Le procureur général et les substituts se rendront dans les tous prochains mois à N'Djamena, la capitale tchadienne, puis à Bruxelles pour recueillir les témoignages des victimes, a affirmé Niang, sans indiquer de date pour le procès.
Selon Niang, le jugement de l'ancien chef de l'Etat tchadien est devenu une affaire africaine et il n'y a plus rien qui entrave la tenue de ce procès. Le ministre précise que le fait qu'il ait été l'ancien avocat de Habré ne doit pas susciter de suspicion et que pour le déroulement du procès, ni le parlement ni l'exécutif et encore moins les experts n'auront plus de voix au chapitre. “Le devoir m'impose de prendre en compte les phases de préparation de ce procès. Je m'engage à le faire juger dans les conditions d'un procès juste et équitable”, a déclaré Niang.
Par ailleurs, le ministre de la Justice a annoncé un budget de 18 milliards de francs CFA (environ 43 millions de dollars) pour le procès ainsi que la nomination du magistrat Ibrahima Gueye, président de la Cour de cassation du Sénégal, comme coordonnateur du procès. “C'est un magistrat connu pour sa rigueur et sa responsabilité”, a ajouté Niang. Les bailleurs de fonds n'ont pas caché leur volonté de revoir le budget à la baisse dans la mesure où certaines lignes de dépenses significatives ont été supprimées : entre autres, la construction d'un tribunal spécial, la formation des magistrats et du personnel de sécurité. “Il me semble que les 18 milliards étaient un plancher. Et il me semble que les économies effectuées sur le budget avec la suppression de certaines dépenses, comme les infrastructures, devraient générer une baisse”, a estimé Jean Christophe Ruffin, ambassadeur de France au Sénégal. “Si l'évaluation du budget était inférieure à 18 milliards, cela ne serait pas une mauvaise nouvelle”.
Répondant à une question de IPS sur le choix des personnes habilitées à juger Habré, le ministre de la Justice a indiqué qu'un comité d'experts de dix membres a été mis en place, composé de magistrats professionnels. Huit ont été déjà choisis en attendant la désignation des deux autres. Ce groupe sera complété par deux autres magistrats de l'Union européenne.
Mais, toutes ces précisions du ministre n'ont pas rassuré le président de la RADDHO, Alioune Tine. Au cours d'un entretien avec IPS vendredi dernier à son siège de Dakar, Tine a affirmé que depuis 2000, le gouvernement sénégalais traînait les pas dans l'organisation de ce procès. Selon lui, le choix d'une mission qui se rendra au Tchad puis à Bruxelles ne fera que retarder les choses. “La phase préparatoire est trop longue, c'est inquiétant, il est temps de passer à l'essentiel : juger et inculper Hissène Habré”, souligne-t-il.
Aujourd'hui, dit-il, les juges et les tribunaux ne peuvent plus dire qu'ils ne sont pas compétents, mais Tine doute du passé du ministre de la Justice qui était l'avocat de l'ancien président tchadien. “Le fait de le nommer ministre de la Justice est un message qui rassure Habré”, affirme-t-il.
Le président de la RADDHO déclare déplorer également la “justice sénégalaise à géométrie variable”, qui, selon lui, change selon le pouvoir. “Le pouvoir du Parti socialiste avait inculpé Habré en 2000, mais lorsque le gouvernement Wade est arrivé, il n'y a plus eu de poursuites judiciaires contre lui. Pourquoi?”, demande-t-il.
Par ailleurs, Tine croit que le procès de Habré a traîné parce qu'il y a des influences venant des marabouts qui agissent sur le pouvoir en place. Ajoutés à cela, certains établissements banquiers dont il n'a pas révélé les noms et qui, affirme-t-il, protège l'ancien président tchadien. “Tout l'argent que Habré a volé au Tchad, il l'a mis dans ces banques, ici à Dakar”.
Mais, Tine pense que c'est un défi pour les juges sénégalais et pour l'Afrique d'organiser ce procès : “Les juges sénégalais vont juger pour la première fois un ancien président de la République au Sénégal, cela met le pays en situation, car ce sera le procès le plus surveillé sur le continent”, souligne-t-il.
Abdourahmane Gueye, un bijoutier, est une des victimes sénégalaises des geôles de Habré. IPS l'a rencontré à Guédiawaye, une banlieue de Dakar. Gueye déclare avoir passé six mois en prison en 1987 au Tchad où il était parti livrer de l'or à l'armée française, établie à cette époque à Abéché, dans l'est de ce pays. Gueye raconte difficilement sa souffrance : “Tout ce que je veux, c'est que Habré soit vite jugé. Je ne me bats pas pour moi seul, mais pour les autres. Habré a trop fait de mal et il faut qu'il en réponde”.
Gueye fustige également la lenteur du procès et interpelle le gouvernement sénégalais afin qu'il accélère la procédure. “Le gouvernement du Sénégal doit savoir qu'il y a aussi des victimes sénégalaises comme Demba Gaye qui est mort dans une prison de Habré et que ce n'est pas seulement une affaire tchadienne” renchérit-il, un peu nerveux, indiquant qu'il est toujours en contact avec d'autres victimes aux Etats-Unis et au Tchad.
De leur côté, les étudiants tchadiens à Dakar ne croient pas au procès Habré qui, selon eux, est trop politisé. “C'est le gouvernement du Sénégal qui protège Habré. Nous les Tchadiens, nous sommes écœurés qu'un pays démocratique comme le Sénégal protège un criminel. Mais, on nous dira que c'est aussi la 'téranga' (l'hospitalité sénégalaise); c'est grave”, se désole Gaël Ngarboudja, étudiant en droit à l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar.
Selon Idrissou Hashan, étudiant dans un institut de management à Dakar, “Le Sénégal a peur de juger Habré parce qu'ils ont tous mangé dans sa main, du gouvernement jusqu'aux religieux : et c'est avec l'argent volé du Tchad, après que les Tchadiens ont été emprisonnés, torturés et tués. C'est déplorable”, dit-il.
En 2006, l'Union africaine a donné mandat au Sénégal de faire juger Habré. En 2007, l'Assemblée nationale ce pays d'Afrique de l'ouest a modifié son code pénal et de procédure pénale pour donner la compétence universelle au droit positif sénégalais afin de permettre à sa justice de juger l'ancien président tchadien. Ce qui explique le lancement de la procédure du procès tant attendu. Habré avait d'abord été inculpé par la justice sénégalaise en février 2000, mais le Sénégal a finalement refusé de le juger puis de l'extrader suite à une demande de la justice belge en 2005.

