WASHINGTON, 14 fév (IPS) – Dans ce qui a été désigné sous le terme de "urgence dans urgence", des milliers de personnes vivant avec le VIH/SIDA, qui ont été déplacées par les récentes violences politiques du Kenya, luttent pour avoir accès à leurs médicaments anti-rétroviraux qui leur sauvent la vie, a rapporté la Campagne mondiale sur le SIDA, la semaine dernière.
Des agences des Nations Unies estiment que plus de 250.000 personnes ont soit quitté leurs maisons, soit en sont chassées depuis que les violences ont éclaté suite aux élections contestées du Kenya en décembre 2007. Parmi ces personnes déplacées, environ 21.000 vivent avec le VIH/SIDA, selon la Coalition de la société civile unie pour le SIDA, la tuberculose (TB) et le paludisme, un groupe de pression kenyan sur la santé publique. Nombre de ceux vivant avec le VIH/SIDA ont été obligés d'arrêter leur traitement anti-rétroviral quotidien, soit parce qu'ils ne peuvent pas accéder aux dispensaires à cause des violences, soit à cause d'emplacement forcé, a indiqué la Campagne mondiale sur le SIDA. Dans certains cas, des gens ont fui leurs maisons sans les documents médicaux qui montrent leur statut et leur donnent droit au traitement. Dans d'autres cas, leurs maisons et leurs documents ont été brûlés.
Des défenseurs et experts s'inquiètent que non seulement le manque d'accès aux médicaments aura des effets désastreux sur la santé de ces personnes vulnérables, mais aussi que les conditions à l'intérieur des camps — notamment des éruptions rapportées de violences sexuelles — entraîneront de nombreuses nouvelles infections au VIH.
"Nous allons perdre tout ce pour quoi nous sommes battus si fort", a déclaré Elizabeth Akinyi Osewe, une chargée de programmes du Kenya pour la Communauté internationale des femmes vivant avec le VIH/SIDA. En 1999, environ 14 pour cent d'adultes au Kenya vivaient avec le VIH/SIDA, selon l'Agence des Etats-Unis pour le développement international (USAID). Mais au cours des cinq dernières années, ce chiffre est tombé à cinq pour cent.
"Le Kenya faisait certains progrès très réels en termes de réduction du taux de prévalence et de leurs taux d'infection", a affirmé Stephen Lewis, qui a servi comme l'envoyé spécial du secrétaire général de l'ONU pour le VIH/SIDA en Afrique de 2001 à 2006, et dirige actuellement 'AIDS-Free World', un groupe de pression international sur le SIDA. "Ceci est un recul terrible en termes humains".
A ce problème, s’ajoute la stigmatisation constante qui entoure la maladie, laquelle empêche les personnes vivant avec le VIH/SIDA de rechercher le traitement dans les camps ou dans leurs habitations provisoires.
Ceux qui sont dans les camps craignent qu'ils subissent la marginalisation et la discrimination dans un environnement où des ressources sont déjà rares, a souligné Allan Ragi, directeur exécutif du Consortium des ONG de lutte contre le SIDA au Kenya (KANCO).
Par ailleurs, Osewe a indiqué que certaines de ces personnes déplacées vivant avec le VIH/SIDA sont hébergées par des parents qui ne sont pas informés de leur statut sérologique — et leur révéler leur statut ne ferait qu'ajouter de la détresse en plus du traumatisme qu'ils ont déjà vécu. “C'est difficile pour eux de dire à leurs familles, 'Vous savez, je suis sous traitement médical'”, a-t-elle dit. "Comment nous assurons-nous qu'ils garderont encore leur dignité?" Selon Lewis, c'est un moment critique pour l'ONU de fournir de l'assistance médicale d'urgence — peut-être en mettant sur place, au sein des camps, des abris médicaux qui ne s'affichent pas comme des centres de traitement du VIH/SIDA, mais fournissent plutôt une variété de services. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) a indiqué, il y a deux semaines, que les équipes de Nakuru, Eldoret et Naivasha coordonnaient des activités médicales et visitaient des camps et hôpitaux pour évaluer les conditions sanitaires, mais que pour des raisons de sécurité, le personnel soignant, dans plusieurs autres régions, n'a pas été en mesure de faire son travail. Voici pourquoi des défenseurs tels que Ragi et Osewe soutiennent qu'une autre fonction clé de l'ONU devrait être de soutenir les efforts des organisations kenyanes de lutte contre le VIH/SIDA à la base, qui ont déjà accès aux populations et ont construit des relations de confiance avec elles. Un groupe, 'Women Fighting AIDS in Kenya' (WOFAK), qui est en activité depuis 1993, a commencé à tenir des rencontres de groupe de soutien pour des personnes déplacées dans leurs bureaux au cours des dernières semaines – cependant, ce programme supplémentaire a obligé l'organisation à dépasser son budget, a déclaré Osewe. "Le problème est que [des organisations à la base] n'ont pas la capacité, et elles essaient de faire plus de travail qu'auparavant", a souligné Ragi. "Le rôle que l'ONU peut jouer est de préparer la société civile à bien faire son travail".
Par ailleurs, pour WOFAK, plusieurs ONG et organisations à la base à l'intérieur du Kenya collaborent actuellement pour identifier des régions où leurs services se chevauchent et pour trouver des stratégies sur comment elles peuvent mieux travailler ensemble pour résoudre la crise.
KANCO est en train de coordonner des groupes comme le NEPHAK, le Réseau national d'émancipation des personnes vivant avec le VIH/SIDA au Kenya et le KENWA, le Réseau kenyan des femmes vivant avec le SIDA. Les prochaines étapes importantes pour ces groupes comprennent l'examen du système sanitaire et des centres de santé actuellement disponibles, le travail sur les communiqués de presse et la recherche d'autres moyens pour augmenter l'envergure de la prise en charge psychosociale, a ajouté Osewe.
Pendant ce temps, un autre aspect clé des besoins de leurs clients au milieu de la crise politique, que Ragi et d’autres espèrent aborder, concerne les ramifications juridiques des déplacements et de la perte des biens. Ceci signifiera plus qu'une simple réponse à court terme — et nécessitera un plus grand effort que des équipes d'aide provisoire que des organisations multilatérales peuvent fournir, a indiqué Ragi. Il a décrit des programmes au sein de son réseau d'ONG pour incorporer les discussions autour des droits légaux des personnes dans les séances de thérapie de groupe au cours des semaines et mois à venir. "Il se peut que des gens aient perdu des documents, qu'ils aient perdu des biens — des certificats de naissance, des certificats scolaires, des titres de propriété… Il y en aura plus que nous ne savons", a déclaré Ragi. "La première chose est que ces personnes doivent se sentir en sécurité afin d'être à l'aise pour s’exprimer".

