DEVELOPPEMENT-KENYA: Donner des coups de pied aux clivages ethniques

NAIROBI, 15 fév (IPS) – Anthony Njoroge passe la balle à David Onyango, dont le tir passe à côté du gardien de but dans un tonnerre d'applaudissements des spectateurs au Stade de Huruma, dans le quartier pauvre de Eastlands à Nairobi.

Les coéquipiers adolescents de Onyango, y compris Njoroge, l'ont embrassé; rien de surprenant, pourriez-vous penser. Pourtant, juste quelques jours avant ce jeu de football, Onyango, un membre de la tribu Luo et Njoroge, un Kikuyu, étaient pris dans les hostilités ethniques qui ont éclaté dans le sillage de l'élection présidentielle contestée du 27 décembre, au Kenya. Mwai Kibaki, déclaré vainqueur de l'élection, est également un Kikuyu, tandis que son principal challenger Raila Odinga — qui soutient que le scrutin a été truqué — est un Luo. Les Kikuyu et les Luo sont respectivement la première et la troisième tribus plus grandes du Kenya, qui abrite environ 40 groupes ethniques en tout. Une grande partie de la colère au cours des dernières semaines a été dirigée contre les Kikuyu, dont le contrôle de la vie politique et économique dans ce pays d'Afrique de l'est a fait d'eux la cible d'un ressentiment considérable. Des bidonvilles de la capitale Nairobi sont parmi ces régions qui ont essuyé le plus fort des violences. Au milieu des incendies criminels et émeutes, un certain nombre de districts sont devenus dangereux pour les membres de certains groupes ethniques, et plutôt que de prendre des risques, plusieurs résidents sont partis vers des quartiers dominés par des membres de leur propre tribu. "Ceci a affecté nos relations normales. Je ne veux pas être vu comme un Kikuyu", a déclaré Njoroge à IPS. "Je suis né et élevé ici à Huruma et mes amis sont de la localité. Auparavant, nous ne nous sommes jamais donné la peine de savoir de quelle tribu venait l'autre".

Le match qui a réuni Njoroge et Onyango fait partie d'une initiative pour mettre une fois de plus les divisions ethniques sur la touche. 'Des coups de pied pour la paix', un tournoi de football pour les jeunes gens et qui prendra fin dimanche, est en train d'être organisé par diverses organisations non gouvernementales — et a drainé plus de 100 équipes multiethniques. Des matchs se déroulent dans huit quartiers pauvres, avec divers dignitaires attendus pour le jeu final de l'événement qui dure une semaine. "En football, vous devez jouer comme une équipe. Quand vous êtes une équipe, vous ne passez pas la balle à votre meilleur ami ou au membre de votre tribu, mais à un coéquipier. Voilà ce que nous voulons que les jeunes aient en tête dans leurs relations quotidiennes normales", a dit à IPS, John Muiruri de 'African Medical & Research Foundation' (AMREF), l'un des sponsors du tournoi. L'AMREF est basée à Nairobi. Matthew Myers, fondateur de Ecosandals, a déclaré : “Les jeunes gens doivent comprendre que les dirigeants viendront et partiront, mais jusqu'à ce que nous en tant qu'êtres humains, nous mettions ensemble avec des solutions ingénieuses pour éradiquer des attitudes de haine tribale de chaque coin de cette terre, le nettoyage ethnique et le génocide persisteront. C'est de cela que parle 'Des coups de pied pour la paix'”. Ecosandals, également sponsor, est une société à but non lucratif qui produit des sandales pour le marché international au profit des bidonvilles de Korogocho et des localités environnantes.

Des sketchs sur la réconciliation et des discussions sur les moyens de restaurer la paix au Kenya s'organisent à côté des matchs. Calvin Mbugua, qui a contribué à organiser des équipes à Huruma, affirme qu'il a utilisé ses expériences personnelles pour aider les jeunes à comprendre que les Kenyans peuvent aller au-delà des clivages ethniques.

"Je suis un Kikuyu, mais j'ai été littéralement élevé par un voisin Luo. Je prenais mes repas dans sa maison avec ses enfants, qui étaient mes amis, parce qu'il y a avait à peine de la nourriture dans notre maison. Il me voyait comme l'un des ses propres enfants et la question de la tribu ne s'est jamais posée", a-t-il confié à IPS. "C'est pénible de voir cette haine qui se répand dans notre communauté. Elle doit s'arrêter", a ajouté Mbugua, qui est également un co-fondateur d'une association sportive de jeunes.

Selon lui, bien que la situation dans les bidonvilles se soit calmée comme les efforts de médiation présidés par l'ancien secrétaire général des Nations Unies, Kofi Annan, ont démarré, il y avait encore d'animosité entre les habitants. "Ils connaissent les personnes qui les ont battus ou brûlé leurs biens, et c'est difficile pour eux de les pardonner. A travers le tournoi, nous espérons planter la semence du pardon parmi des habitants des quartiers les plus pauvres du Kenya".

Des informations ont fait état jeudi du fait que le Parti de l'unité nationale (PNU) de Kibaki avait signé un accord avec le Mouvement démocratique orange (ODM) de Odinga pour mettre fin à l'impasse politique, qui a entraîné la mort de plus de 1.000 personnes et en a déplacé jusqu'à 600.000, selon les Nations Unies.

Toutefois, la représentante des négociateurs du PNU Martha Karua a été citée comme ayant déclaré qu'aucun accord concluant n'avait été atteint. Bien que des observateurs internationaux aient aussi émis des doutes sur le scrutin présidentiel de décembre, Kibaki insiste pour dire qu'il a gagné régulièrement l'élection. Alors que des détails de l'accord annoncé n'étaient pas immédiatement disponibles, des spéculations ces dernières semaines ont mis l'accent sur la création d'un gouvernement de partage du pouvoir — et Annan a parlé d'une probable "grande coalition" pendant qu'il faisait un briefing au parlement mardi sur l'état des négociations.

De retour sur le terrain de football, les délibérations des dirigeants politiques sont traitées sans ménagement par des gens comme Mary Wanjiru, qui a marqué deux buts pour son équipe, et dont le meilleur ami est de la tribu Luo.

Bien que les violences n'aient pas affecté notre amitié, vous pouvez encore sentir la tension à cause des impressions données par les personnes qui placent la tribu au centre de ce conflit", a-t-elle indiqué à IPS.

"Les politiciens luttent pour le pouvoir, mais pour nous ici, celui qui est au pouvoir n'importe pas : nos craintes, désirs et luttes restent les mêmes".