KISII, Kenya, 18 jan (IPS) – Joseph Ombui, debout dans sa boutique à peine approvisionnée, jette un regard anxieux à ses clients chaque fois qu'il répond, "Rupture de stock. Veuillez repasser la semaine prochaine".
Telle est la situation dans la ville de Kisii — à environ 380 kilomètres à l'ouest de la capitale Nairobi — depuis le 30 décembre quand le président de la Commission électorale du Kenya (ECK) a déclaré Mwai Kibaki gagnant des élections présidentielles controversées du 27 décembre. Ce dimanche soir, l'enfer est descendu sur la petite ville. Certains jeunes ont barricadé les routes et lancé des pierres aux véhicules, tandis que d'autres ont mis le feu à des boutiques pour manifester leur colère à propos de ce qu'ils considéraient comme une élection volée. Les protestations ont conduit à la fermeture des principales routes menant dans la ville — arrêtant tout approvisionnement. "Nous obtenons des patates et d'autres produits frais à partir de la route de Kericho [dans la communauté voisine de Kalenjin], mais elle est fermée. Le poisson venait de Kisumu [la principale ville de la région], mais cette route est également fermée. Actuellement, nous espérons seulement que les choses seront normales bientôt", explique Ombui, triste. Non loin de la boutique de Ombui, Mary Moraa se tient près de la carcasse de ce qui était le kiosque où elle avait passé ses jours vendant des vêtements, des boissons non alcoolisées et des crédits de communication aux clients.
"C'était mon gagne-pain. Maintenant tout est parti. Je n'ai rien", a-t-elle déclaré, frottant ses yeux injectés de sang.
Moraa, comme plusieurs Kenyans, avait voté pour les candidats de son choix et espérait que les choses se passent bien comme c’était toujours le cas pour les élections antérieures. C'est pourquoi quand elle est rentrée chez elle le 29 décembre, elle a fermé sa boutique avec les marchandises à l'intérieur, sachant que les affaires marcheraient comme d'habitude le lundi suivant lorsqu’elle ouvrira la boutique. Elle ne travaille pas les dimanches.
"Mais les problèmes avec le dépouillement du scrutin présidentiel et le chaos qui s'en est suivi m'ont réservé d'autres plans", a-t-elle confié à IPS à Kisii. Des observateurs des élections, le président de la ECK et certains de ses membres ont dit que le dépouillement du scrutin présidentiel a été frauduleux. Amos Ongige, un quincaillier à Kisii, conduit ses camions, soit à la garde du poste de police en ville, soit chez lui tous les soirs de peur que des incendiaires les brûlent ou que des gangsters profitant de la situation les pillent. Avant cette situation, il les laissait dans la cour de sa société et rentrait à la fin de la journée, avec juste deux gardiens pour les surveiller. La vie n'est plus simple dans cette ville. "La peur même de ce qui m'arrivera ou à mon entreprise me donne des cauchemars", a expliqué Ongige à IPS. "Je ne sais pas ce que nous réserve l'avenir" — mes ouvriers, ma famille et moi-même. Si cette instabilité et cette incertitude se poursuivent dans le pays, alors nous serons réduits à l'indigence", a-t-il ajouté. Le désespoir semble être l'humeur dans la ville. La plupart des hommes et femmes d'affaires adoptent une attitude d'attentisme. Ils n'ont pas demandé à leurs ouvriers de reprendre le travail après les congés de Noël. Bien que la ville n'ait pas connu l'intensité de la destruction des entreprises et du pillage constatés dans d'autres villes, les hommes et femmes d'affaires ont perdu des millions de shillings dans les quelques jours qui ont suivi l'annonce des résultats de l'élection. La ville a manqué de carburant pendant environ cinq jours, et quand finalement des entreprises ont commencé à en apporter à partir des dépôts à Kisumu — une ville voisine, également dans l'ouest du Kenya — sous escorte policière, des commerçants ont doublé le prix du carburant à la pompe. Des transporteurs publics furieux ont demandé à ceux qui ne veulent pas payer les nouveaux tarifs de descendre de leurs véhicules; mais parce qu'il y avait peu de véhicules sur les routes, les passagers ont souvent payé sans se plaindre. Joseph Makori, l'un des ces conducteurs, a expliqué à IPS : "Juste trois jours plus tôt, nous achetions le diesel à 71 shillings [environ 1 dollar] le litre, mais aujourd'hui, je l'ai acheté à trois fois ce prix. Que dois-je alors faire pour rester en activité"? Jennifer Mokeira, une vendeuse de légumes qui fait le trajet vers la ville de Kisii tous les jours pour vendre des légumes — spécialement à ceux qui vont à Nairobi — s'est plainte qu'elle devait payer trois fois le tarif qu'elle payait normalement. "Ceci entame mon profit. Pour que le commerce ait de sens, j'ai dû doubler le coût des légumes. Mais les clients n'achètent pas et puisque beaucoup ne vont pas à Nairobi, la grande partie de mes légumes se gâte", a confié Mokeira à IPS. "Jusqu'à ce que les choses aillent mieux, je ne ferai plus ce commerce", a-t-elle affirmé. La ville a également manqué de crédits de communication pendant les heures de violences post-électorales. Sans une bonne communication, la panique s'est emparée des hommes et femmes d'affaires et de leurs clients. "Nous comptions sur des rumeurs, et la peur nous a envahis", a déclaré à IPS un grossiste de la ville. "A partir de ce que j'ai rassemblé, j'étais certain que des incendiaires venaient à tout moment pour raser ma boutique", a ajouté le grossiste. La pénurie de crédits de communication était si grave que les trois opérateurs du pays — Safaricom, Celtel Kenya et Telcom Kenya — ont signalé une perte cumulée de 15 millions de dollars du fait des interruptions de distribution à la suite des troubles post-électoraux à travers le pays.
Dans la ville de Kisii, des résidents doivent peut-être pour le moment ajuster leurs régimes puisque le poisson, les patates et autres denrées de première nécessité ne leur parviennent pas.
Si les routes menant vers la ville ne sont pas ouvertes, "cette ville prospère peut bientôt céder à la destruction, à la famine, et au désespoir", a indiqué Faith Kenanda, une hôtelière dont les clients ne se battent plus pour avoir des sièges en vue de goûter ses mets.

