RELIGION-CUBA: Une confrérie afro-cubaine blanchie

LA HAVANE, 18 jan (IPS) – Un récent épisode d'une série policière de la télévision cubaine présentait la société secrète Abakuá sous un jour favorable contrairement aux habitudes, après plus d'un siècle de discrimination et de calomnies à Cuba contre cette secte d'origine africaine.

D'une manière intentionnellement didactique, le programme a fait une distinction claire entre cette confrérie religieuse d'aide mutuelle et des criminels, à qui elle était précédemment assimilée dans le pays, et a souligné les valeurs éthiques et morales exigées de ceux qui veulent y adhérer.

"Etre un homme, un bon garçon, frère, ami, être honnête, n'avoir aucun vice", étaient quelques-unes des vertus énumérées sur le formulaire d'inscription pour adhérer la société secrète Abakuá, lu par l'un des personnages de la série télévisée, qui a ajouté que le respect de ses exigences n'était que le début d'un long processus avant qu'il ne puisse être accepté. Dans un entretien avec IPS, l'anthropologue cubain et spécialiste des questions religieuses, Jesús Robaina, a dit qu'à l'heure actuelle, Cuba "est passé d'une simple tolérance, à l'acceptation et à la vie avec" cette secte particulière.

La société secrète Abakuá a été amenée à Cuba par des esclaves de la région d'Afrique occidentale de Calabar, entre la rive est du fleuve Niger et ce qui est aujourd'hui le Cameroun, et a commencé par être connue du public à Cuba dans les années 1830. Les premiers centres de la secte ont été installés dans les zones portuaires de La Havane, Matanzas et Cárdenas (à 100 et 140 kilomètres de la capitale, respectivement), où les loges ou "potencias", subsistent encore.

Contrairement à d'autres religions afro-cubaines, Abakuá ou Ñañiga, comme on l'appelle également, est sélective et n'accepte que des hommes, et elle maintient un silence rigoureux sur le mystère de ses croyances.

Ce secret contribue à ternir le nom de la secte avec des légendes relatives à des rites sanglants durant ses liturgies, et le code de conduite de ses membres a été fustigé comme étant "violent et consacrant la suprématie des hommes".

La discrimination et les préjugés à l'égard de la confrérie Abakuá trouvaient leur origine dans l'époque coloniale, quand des commerçants d'esclaves vilipendaient ses membres, les qualifiant "de criminels ignorants" en vue de déshumaniser ce qu'ils considéraient comme leur "marchandise".

Lorsque l'île est devenue une république au début du 20ème siècle, les préjudices raciaux dominants ont fait que Abakuá continue d'être perçue comme un culte maudit avec des pratiques abominables. Même si des Blancs ont commencé par y être admis en 1855, l'image qui est restée est celle d'une société d'hommes noirs.

Le chercheur cubain Enrique Sosa a obtenu le prix littéraire cubain “Casa de las Américas” en 1982 pour son essai, “The Ñañigos”, qui a attiré l'attention sur ce genre de discrimination.

"A partir de la seconde moitié du 19ème siècle jusqu'au 20ème siècle, les Ñañigos ont été accusés d'être des criminels — ce qui, dans certains cas, était vrai — et de sorcellerie; ils étaient craints, vilipendés, et entourés de sensationnalisme qui a tiré profit de la peur qu'ils suscitaient. Cette peur était le résultat de l'ignorance au sujet de leurs croyances et rituels, et d'intérêts de classes alarmistes, opportunistes et effrontément faux et peu scientifiques", a écrit Sosa.

Selon Robaina, qui est le directeur de l'Institut cubain d'anthropologie, depuis 1995, le triomphe de la révolution de 1959, conduite par Fidel Castro, toutes les choses que Abakuá représentait, étaient perçues "comme du folklore qui devrait être préservé, au lieu d'apprécier son essence comme une religion".

Plusieurs experts disent que la danse et la musique Abakuá font indéniablement partie du folklore le plus spectaculaire issu des religions afro-cubaines.

La musique et la danse, de même que l'écriture idéographique et leur propre langage Carabalí, sont devenus des motifs récurrents dans le théâtre national, la peinture et le cinéma.

Une conséquence de cette approche axée sur la culture est l'émergence de groupes comme la compagnie Efi Yaguaremo du Théâtre national cubain, qui se consacre à la popularisation de la tradition Carabalí-Abakuá.

Plusieurs institutions, comme le département d'ethnologie et de folklore de l'Académie cubaine de sciences, et dernièrement la Fondation Fernando Ortiz, étudient la confrérie Abakuá dans le cadre d'une recherche plus vaste sur l'héritage africain dans cette nation insulaire des Caraïbes.

Selon Robaina, les membres de la religion Abakuá "sont devenus des composantes essentielles et fondamentales de la nationalité cubaine, en raison de la résistance culturelle qui était à la base de leur action".

C'est pour cela "qu'il y a maintenant une compréhension politique de la nécessité d'intégrer cette religion comme une partie intégrante de nos valeurs nationales, et un processus participatif avec des adeptes Abakuá est en train d'être développé, pour contribuer à détruire les légendes négatives qui les entourent", a-t-il ajouté. A part la 'folklorisation' de leur culture, un processus qui a sélectionné et développé des éléments de la religion pour leur valeur artistique et littéraire seule, la société religieuse Abakuá elle-même est en train de connaître un renouvellement. Il y avait 120 loges reconnues en 2005, et en 2006 il y en avait 147, avec des adhérents estimés à plus de 20.000. Il se peut que ce nombre ait déjà augmenté parce qu'après le 6 janvier, Journée Abakuá sur l'île, de nouvelles initiations ont toujours lieu.

Robaina a souligné qu'une étude de huit loges en 2004-2005 a révélé "une augmentation du nombre de membres, dont des diplômés et des étudiants d'université".

"Même les vieux d'Abakuá disent qu'ils devaient étudier pour être admis dans leurs loges, ce qui montre qu'ils ne sont pas en déphasage par rapport aux événements dans le pays", a-t-il déclaré.

Un indicateur de la réévaluation sociale de cette société religieuse d'aide mutuelle est qu'elle a gagné beaucoup de respect et "une reconnaissance sociale au sein des communautés entourant les loges", a-t-il souligné.

L'expert a reconnu qu'il serait surréaliste de penser que les membres forment une communauté humaine parfaite. "Il y a des éléments négatifs parmi eux, mais ils ne sont pas majoritaires, comme cela était amplifié précédemment", a-t-il ajouté.

"Ils mènent des enquêtes en profondeur pour tester les membres potentiels, et quiconque affiche de mauvaises attitudes ou conduites dans sa vie ne sera pas accepté, parce qu'ils sont très sélectifs", a-t-il souligné.

"Je ne pense pas que cela deviendra une religion de masse à l'avenir, mais je crois que le moment est venu d'accueillir et d'accepter cette croyance au sein de notre société", a-t-il conclu.

Le programme télévisé diffusé le premier dimanche de janvier arrivait juste une année après l'inscription de la religion Abakuá dans le registre des associations au ministère de la Justice, lui conférant une reconnaissance officielle totale.