KINSHASA, 9 nov (IPS) – La récente opération de rapatriement sur Kinshasa des militaires des anciennes Forces armées zaïroises (FAZ) du président Mobutu, exilés à Brazzaville, est ressentie comme un soulagement sur les deux rives du fleuve Congo, estiment des analystes.
Un dernier convoi, composé de 200 militaires, est arrivé le 6 novembre à Kinshasa, la capitale de la République démocratique du Congo (RDC). Selon une source à l'état-major des Forces armées, un autre groupe de 500 exilés militaires est en cours de rapatriement du Congo-Brazzaville, directement vers la province de l'Equateur, dans le nord-ouest de la RDC.
Ils étaient basés à Impfondo, au nord de Brazzaville. Le Haut commissariat aux réfugiés et l'Organisation internationale des migrations organisent leur rapatriement.
A Brazzaville, les militaires, candidats au rapatriement, constituaient un objet de méfiance du gouvernement du Congo-Kinshasa qui, selon des analystes, soupçonnait le Congo-Brazzaville d'entretenir ces soldats en vue d'une éventuelle atteinte à sa sécurité. Bien plus, par leur présence au beach de Brazzaville, les exilés gênaient le trafic commercial sur le fleuve entre les deux capitales étant donné que les Brazzavillois importent de Kinshasa plus de 50 pour cent de leurs besoins en produits vivriers. En effet, pendant 15 jours, les éléments des ex-FAZ avaient littéralement paralysé le port de Brazzaville, refusant de regagner les camps où ils étaient réfugiés depuis huit ans. Leur détermination a dû payer car ils ont pu être rapatriés, en trois vagues successives, pendant une semaine, sur Kinshasa. Les gouvernements des deux pays ont mis les bouchées doubles pour trouver une solution urgente à la crise. Un groupe d'experts militaires du Congo-Kinshasa se trouvait encore lundi à Brazzaville en vue d'identifier d'autres militaires qui aimeraient regagner la RDC, mais qui sont basés principalement à Pointe Noire, la capitale économique du Congo-Brazzaville.
Ils seraient quelque 300 militaires avec leurs familles.
Selon des analystes à Kinshasa, le gouvernement de la RDC est heureux d'éliminer ce qui était considéré comme une menace permanente sur l'autre rive du fleuve Congo. Ce soulagement justifierait la présence sur le beach de Kinshasa, le 1er novembre, du ministre de la Défense, lui-même, Adolphe Onusumba, lors du premier débarquement des militaires exilés. "Nous les accueillons en frères d'armes autant que les autres militaires qui avaient appartenu à différents groupes rebelles et qui ont rejoint l'armée nationale", a déclaré Onusumba. "La guerre est complètement terminée, il est maintenant question de créer une nouvelle armée restructurée et intégrée dans laquelle tous les Congolais se retrouvent". Après Brazzaville, le gouvernement de Kinshasa compte également rapatrier d'autres militaires exilés dans certaines autres capitales des pays voisins, notamment à Bangui, en Centrafrique (un millier), et à Luanda, en Angola (300), selon le colonel Joseph Kasongo, chargé de la communication à l'état-major général des Forces armées de la RDC.
Ils sont aujourd'hui quelque 1.000 soldats sur un total d'environ 2.000 le nombre d'exilés militaires rapatriés de Brazzaville. Toutefois, un autre groupe d'exilés (environ 200), ne voulant pas être appelés ex-FAZ, a préféré ne pas bouger de Brazzaville. "Nous constituons un corps militaire à part entière et ne comptons négocier notre retour éventuel à Kinshasa que sur cette base", a déclaré le colonel Dondo Gere de l'ex-Division spéciale présidentielle (DSP). La DSP constituait une garde personnelle de Mobutu. Composée essentiellement d'éléments originaires de sa tribu – les Nbgandi – elle était la mieux payée de l'armée et était accusée d'avoir commis certains abus. Kinshasa a préféré minimiser l'incident tandis qu'à Brazzaville, le gouvernement a haussé le ton, son porte-parole et ministre de la Communication, Alain Akouala, ayant menacé "d'expulsion tout autre groupe d'exilés militaires du Congo-Kinshasa qui tenterait d'envenimer les relations entre les deux pays par des déclarations politiques".
Pour leur part, les rapatriés sont également heureux de retrouver la terre natale. La longueur de l'exil, le mal du pays et peut-être aussi une mauvaise prise en charge en terre d'asile ont concouru à la résolution de la crise. Le capitaine Ambroise Kusa l'admet, avec beaucoup d'émotion, en débarquant du bateau. "La vie en exil n'est pas bonne. Nous n'avons jamais acquis le statut de réfugiés et ne vivions que grâce au dynamisme de nos épouses qui pouvaient vendre des broutilles pour nourrir les enfants", a affirmé Kusa à IPS.
"Je suis soldat, je suis content de regagner la terre natale. Je continuerai à servir mon pays sous les drapeaux. Je ne sais rien faire d'autre". Il régnait au beach de Kinshasa, une atmosphère empreinte de joie et d'émotions diverses. Les rapatriés débarquaient en chantant et d'autres mêmes en priant, tellement, a dit une dame à IPS, traînant ses quatre enfants. "Nous ne pensions plus pouvoir retourner un jour chez nous".
Sur les quais, beaucoup de Kinois (habitants de Kinshasa), en pleurs, s'étaient également rassemblés pour assister à l'arrivée des exilés. La plupart étaient des parents qui revoyaient pour la première fois des frères et des sœurs, neveux et nièces dont ils n'avaient pas toujours de nouvelles fiables. Les militaires rapatriés étaient tous en civil, la plupart fatigués par les 15 jours passés à la belle étoile au beach de Brazzaville. Avec leurs matelas de mousse, quelques ustensiles de cuisine, ils ont été embarqués dans des bus de la Commission nationale de démobilisation et de réinsertion (CONADER), à destination d'un Kibutibuti, dans la banlieue sud de Kinshasa, où un centre d'orientation a été érigé à cet effet.
Pendant sept jours, ils auront l'occasion de se déterminer s'ils restent dans l'armée ou regagnent la vie civile. Selon le colonel Aimé Mbiato, coordinateur de la Structure militaire d'intégration, en charge de la réforme de l'armée congolaise, l'arrivée des exilés de Brazzaville tombe très bien dans la mesure où les Forces armées de la RDC sont en pleine restructuration. "La plupart ont opté pour l'armée et seront envoyés dans un centre de brassage pendant 45 jours. Ils auront ainsi l'occasion de s'acclimater à nouveau au pays et de se familiariser avec d'autres militaires issus d'autres horizons", a expliqué Mbiato à IPS. Quant à ceux qui ont choisi la vie civile, la CONADER s'occupe de leur démobilisation et de leur réinsertion. Ils reçoivent 110 dollars pour leur permettre de regagner leur région d'origine ainsi qu'un kit de démobilisation comprenant des vêtements, des outils agricoles et des ustensiles de cuisine.
Présentement, les militaires, qui choisissent de retourner à la vie civile, n'ont pas beaucoup de problèmes pour leur réinsertion. Les membres de leurs familles habitant Kinshasa se sont chargés d'héberger les femmes et les enfants. La plupart des exilés sont ressortissants de la province de l'Equateur.
"Notre province est essentiellement agricole. J'achèterai des houes et trouverai bien un espace pour cultiver", déclare à IPS, Jean Ngatwa, ex-lieutenant des FAZ. Un autre démobilisé, Igor Engulu, est par contre moins optimiste. Il se demande si son village existe encore, près de la ville de Bumba, dans la province de l'Équateur, au bord du fleuve Congo. "De Brazzaville, j'avais appris que mon village avait été bombardé par les soldats de l'AFDL (Alliance des forces démocratiques de libération du Congo de feu Laurent Désiré Kabila), dit-il sans beaucoup d'espoir. Engulu ajoute qu'il s'associerait bien avec quelqu'un d'autre pour acheter du matériel de pêche.

