KINSHASA, 10 nov (IPS) – "Vous ne devez pas demander au Conseil de sécurité de régler des problèmes de politique intérieure du Congo. L'inclusivité est une bonne chose car elle ne permet pas à une personne de s'exclure et à personne d'exclure quelqu'un du processus politique".
Ces propos de l'ambassadeur français Jean-Marc de la Sablière, le chef de la délégation du Conseil de sécurité des Nations Unies, prononcés au cours d'une conférence de presse, à Kinshasa, témoignent de l'atmosphère particulièrement austère dans laquelle se sont déroulées les rencontres avec différentes personnalités politiques, dans la capitale congolaise, le week-end dernier. Les délégués du conseil n'avaient qu'une seule injonction à faire aux hommes politiques : "La fin du processus électoral pour juin 2006". Bien que l'injonction soit adressée à tout le monde, des analystes estiment que l'Union pour la démocratie et le progrès social (l'UDPS) d'Etienne Tshisekedi, le leader de l'opposition, était la principale visée. Tshisekedi et certains membres de son parti avaient demandé à être reçus spécialement car ils avaient un mémorandum à remettre à la délégation, ce qui a été fait. Mais, le leader de l'UDPS et presque tous les membres de son parti évoluent en marge du processus électoral pour des raisons assez difficiles à cerner, expliquent des analystes. Les ambassadeurs du Conseil de sécurité estiment que l'UDPS, signataire de l'Accord global et inclusif, signé en 2002 à Sun City, en Afrique du Sud, à travers Tshisekedi, ne peut pas, en même temps, évoluer en marge. Cet accord mettait fin à une guerre civile de cinq ans, qui a fait au moins 3,5 millions de morts en République démocratique du Congo (RDC).
Le mémorandum de l'UDPS demande que les acteurs politiques, signataires de l'accord, se retrouvent pour de nouvelles négociations afin de faire le point sur l'évolution de la transition politique avant les élections. Mais, la délégation de l'ONU ne semble pas avoir été convaincue de l'opportunité d'une telle démarche, pas plus que d'autres hommes politiques congolais, en dehors d'Azarias Ruberwa, le vice-président de la RDC en charge de la défense et de la sécurité, selon lequel "les positions de l'UDPS doivent être prises en compte pour garantir une fin apaisée de la transition". Ruberwa est également président du Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD) qui avait déclenché la guerre d'août 1998 à Goma, dans la province du Nord-Kivu, dans l'est du Congo. M. de la Sablière a confirmé avoir reçu des plaidoyers pour le cas de l'UDPS, mais pour lui, il n'y a pas de discussions possibles compte tenu du caractère inclusif de l'accord de paix. "Au Conseil de sécurité, nous sommes pour l'inclusivité. Nous disons que le calendrier de la transition doit être absolument respecté. C'est absolument essentiel".
"Il y a un processus qui a été mis en place à la suite d'un accord entre Congolais et ce processus doit être mené à bien. Je suis surpris qu'on dise qu'une seule partie des Congolais va participer aux élections", a-t-il dit.
Selon lui, ce processus repose sur un accord. "C'est une chance que les Congolais doivent saisir. Les Congolais ont beaucoup souffert, ils ont connu quinze années d'instabilité. On arrive maintenant à la fin de cette période chaotique qui doit s'achever par des élections devant donner aux Congolais la stabilité pour assurer leur développement". Quelque peu diminuée, l'UDPS est obligée de rattraper son retard du fait qu'elle s'était exclue elle-même du processus. En effet, pour le député Fidèle Kambere, personne n'a jamais écarté l'UDPS de la gestion du pouvoir.
"La preuve", dit-il, "est que les sièges prévus pour ses membres sont toujours vacants au sein du Parlement". Kambere a dit à IPS ne pas voir "ce qu'apporterait une nouvelle série de négociations politiques à cette étape du processus électoral si ce n'est pour le prolonger davantage". Selon des analystes, l'injonction de la délégation du Conseil de sécurité à l'UDPS ressemble plus à un ultimatum qu'à un conseil, et Tshisekedi pourrait difficilement se dérober. Lui et ses partisans n'auraient donc pas d'autres choix que de rejoindre les institutions de la transition. Coïncidence ou dossier déjà ficelé, beaucoup de journaux paraissant à Kinshasa ont titré, mercredi, sur un imminent remaniement qui verrait l'entrée au gouvernement des membres de l'UDPS. Mais l'UDPS ne confirme pas l'information. Pour Valentin Mubake, conseiller politique de Tshisekedi, l'UDPS n'est pas quémandeuse de postes ministériels. "La question n'est pas à l'ordre du jour. Les journaux font de la spéculation", a-t-il confié à IPS. Néanmoins, les spéculations vont bon train à Kinshasa et font état des départs des ministres des Mines, Ingele Ifoto, des Affaires foncières, Venant Tshipasa, et des Affaires sociales, Laurent Otete, au profit des membres de l'UDPS. La question de l'entrée de l'UDPS dans les structures de la transition divise les opinions à Kinshasa. Une opinion partagée principalement par la classe ouvrière et les fonctionnaires, souhaite voir l'UDPS participer à la gestion du pouvoir, "ne serait-ce que pour la voir à l'œuvre".
Tshisekedi passe à Kinshasa comme le redresseur des injustices et le porteur d'espoirs face aux anti-valeurs des détenteurs des pouvoirs qui se sont succédé depuis le président Mobutu. Nommé Premier ministre trois fois sous Mobutu, il n'a pas pu travailler plus de trois mois, au total, à cause de sa rivalité devenue légendaire envers l'ancien président. "Si on le laisse travailler suffisamment, je suis sûr que ce pays se portera mieux et nous aurons du travail", affirme José Mukendi, un mécanicien. Par contre, une autre opinion, représentée par de jeunes intellectuels, trouve que l'UDPS s'est toujours complu dans l'opposition pour masquer son incapacité à mieux gérer les affaires de l'Etat. Le fait également que le leader de l'UDPS s'appuie quasi-exclusivement sur sa communauté ethnique d'origine, les Baluba, le défavorise auprès des ressortissants d'autres provinces. Les Baluba habitent les deux provinces du Kasai oriental et occidental. Les deux provinces ont enregistré les taux les plus faibles lors de l'opération d'enrôlement des électeurs, suivant ainsi les consignes données par Tshisekedi, depuis le 10 juillet. Le leader de l'UDPS ne s'était pas fait inscrire, prétextant la tricherie et la mainmise du pouvoir sur le processus électoral.
Ce n'est pas par hasard que la ville de Mbujimayi, capitale du Kasai oriental et fief naturel de l'UDPS, a été retenue sur l'agenda des ambassadeurs du Conseil de sécurité. Lundi, la délégation onusienne a été accueillie à Mbujimayi par des militants surexcités qui portaient des banderoles hostiles au gouvernement de Kinshasa.
Mbujimayi a toujours été hostile au pouvoir établi à Kinshasa. Pendant les opérations électorales, les militants de l'UDPS ont brûlé un centre d'identification et d'enrôlement des électeurs. La délégation onusienne tenait justement à s'entretenir avec ces militants de l'UDPS pour les sensibiliser sur les enjeux des prochaines élections. M. de la Sablière leur a montré combien le Conseil de sécurité tenait à la réussite du processus électoral dans les délais, avant fin juin 2006.
Reste à savoir comment et où Tshisekedi et ses partisans pourront rattraper le processus électoral pour se faire identifier et inscrire. Les opérations d'enrôlement sont presque terminées dans tout le Congo. Les deux dernières provinces, qui restent à se faire enrôler, sont l'Equateur (nord) et le Bandundu (ouest). La Commission électorale indépendante estime que 20 millions de personnes ont déjà été inscrites sur les listes, indiquant que les élections pourront donc se dérouler normalement.

