NIAMEY, 15 juin (IPS) – "Nous avons enregistré notre première grande pluie au début de juin, mais jusqu'à présent, nous n'avons pas encore semé par manque de semences", se plaint Mamoudou Diaouga à IPS, la voix tremblante, dans son village de Gaokoukou, dans le sud-ouest du Niger.
"Personne dans ce village ne dispose du moindre grain à enfouir dans le sol; nous avons épuisé nos dernières réserves avant de nous rabattre sur les aliments de pénurie, qui se font aussi de plus en plus rares", ajoute Diaouga.
Les habitants du village de Gaokoukou, dans le département de Ouallam, à environ 120 kilomètres de Niamey, ont consommé feuilles, fruits et raciness sauvages après avoir cassé les quelques rares termitières de la zone, à la recherche de grains, pour surmonter la situation de famine qui sévit dans plusieurs contrées du Niger, ce pays sahélien d'Afrique de l'ouest.
La famine a commencé depuis octobre, et la dernière grande crise de cette ampleur remonte à 1984, selon Dr Boureïma Alpha Gado, un spécialiste des famines au Niger. Le ministre du Développement agricole, Moussa Labo, a déclaré que face aux sécheresses récurrentes, le Niger a adopté, comme politique, l'introduction des cultures irriguées afin de pallier les déficits alimentaires consécutifs aux mauvaises campagnes pluviales.
Pour Maman Abdou, coordinateur national de la Plate-forme paysanne nigérienne, une organisation non gouvernementale basée à Niamey, "il s'agit d'une option louable, mais mal appliquée. Le gouvernement ne met pas les moyens conséquents pour la développer et soutenir les producteurs qui s'y adonnent". Cette famine est consécutive à une mauvaise campagne agricole aggravée par une invasion de criquets pèlerins, qui a réduit à néant récoltes et pâturage dans certaines zones, provoquant une flambée du prix des céréales sur les marchés et un exode massif des populations vers les centres urbains. Lorsque l'invasion des criquets pèlerins a été déclarée, le Niger a tenté d'enrayer la menace en déployant son dispositif de lutte anti-acridienne.
La menace portait sur environ un million d'hectares dont le traitement nécessitait 915.000 litres de pesticides, pour un coût d'environ 20 millions de dollars, selon le coordinateur national de la lutte anti-acridienne, Dr Yahaya Garba.
Mais le pays ne disposait que de 100.000 litres au démarrage de l'opération. Le temps que la communauté internationale se mobilise pour apporter le complément de pesticides, les criquets ont déjà fait d'énormes dégâts, a-t-il expliqué à IPS. Les statistiques officielles estiment à 3,6 millions le nombre de personnes affectées par la famine sur les 11.060.291 habitants que compte le Niger.
"Le déficit enregistré au cours de la campagne agricole 2004 s'élève à 223.448 tonnes de céréales et à 4.642.219 tonnes sur le plan fourrager", déclare à IPS Bakary Seydou, le coordonnateur de la Cellule crise alimentaire, à Niamey, la capitale nigérienne. C'est un service spécial rattaché au cabinet du Premier ministre et dont le rôle est de gérer les situations de crise alimentaire dans le pays. Le sac de 100 kilogrammes de mil qui se vendait à 26 dollars, parfois moins sur certains marchés, est passé à environ 40 dollars.
Mais l'insécurité alimentaire affecte davantage les enfants qui sont frappés de malnutrition sévère dans certaines localités, selon des analystes.
Un rapport d'enquête du Programme alimentaire mondial (PAM) sur l'état nutritionnel des enfants de six à 59 mois dans les régions rurales de Maradi et Zinder, dans le centre-est du Niger, publié en avril, estime à 346.600 le nombre total d'enfants nigériens émaciés parmi lesquels 63.400 sous la forme sévère.
A Maradi et Zinder, deux localités ciblées par les enquêtes, la situation est respectivement de 70.700 enfants émaciés dont 11.600 sous la forme sévère, et de 65.000 enfants émaciés parmi lesquels 13.100 cas sévères, d'après le rapport.
"Ces niveaux de prévalence sont d'autant préoccupants qu'ils ont été obtenus à une période normalement favorable à un bon état nutritionnel", indique à IPS, Boureïma Abdou, nutritionniste au ministère de la Santé publique, à Niamey. Selon lui, on est en présence d'une situation de santé publique de "gravité très élevée".
"De janvier à fin mai 2005, quelque 5.000 enfants frappés de malnutrition sévère ont été enregistrés au niveau de nos Centres de réhabilitation nutritionnelle intensive (CRENI) de Maradi", déclare à IPS Johanne Sekkenes, chef de la mission de Médecins sans frontières (MSF), basée à Niamey.
"Depuis 2001 que nous intervenons dans cette région, nous n'avons jamais connu un tel taux de prévalence de malnutrition sévère", affirme-t-elle, redoutant une aggravation de la situation avec l'installation de la saison des pluies. La situation s'aggrave au retour des paysans dans les champs sans aucune ressource alimentaire, et à l'apparition de certaines maladies comme le paludisme, explique-t-elle.
En 2004, environ 9.000 enfants malnutris sévères ont été enregistrés sur toute l'année par MSF, à Maradi. Devant la généralisation du phénomène, l'association a dû étendre ses activités à la région de Tahoua, au centre du Niger, en y ouvrant, le 3 juin, un CRENI.
"Actuellement, nous comptons trois CRENI et 21 centres ambulatoires, et nous enregistrons un taux de guérison de 83,5 pour cent pour environ six pour cent de décès", dit Sekkenes.
"Lorsque j'ai été admise au centre, mon enfant était dans un état très critique, je ne pensais pas qu'il allait survivre un jour de plus. Mais grâce à Dieu, il a pu être sauvé", confie à IPS, une mère, dorlotant une fillette décharnée, au centre nutritionnel de Maradi.
Le gouvernement a lancé, le 28 mai, une opération "Vente de céréales à prix modéré" pour alléger les souffrances des populations les plus démunies, à travers un plan d'urgence dont la mise en œuvre nécessiterait la mobilisation de quelque 36 millions de dollars, selon les estimations du dispositif Etat-donateurs mis en place à Niamey, pour gérer la crise alimentaire. Ce montant nécessaire pour juguler la crise alimentaire a été fixé après une évaluation nationale de la situation. A travers cette opération, qui consiste à acheter le sac de mil à 40 dollars sur le marché pour le vendre à 20 dollars aux populations, le gouvernement envisage de placer 67.000 tonnes de céréales au profit des populations cibles.
Le plan d'urgence prévoit également l'approvisionnement des banques céréalières (des stocks dans des localités), la mise en œuvre de stratégies de type "food for work" et "cash for work", consistant à occuper les populations à des travaux d'intérêts communs et à les rémunérer en vivres ou en argent liquide. Il prévoit également l'achat des intrants, des semences et d'aliments pour bétail, selon la Cellule crise alimentaire.
"Nous sommes actuellement à 42.000 tonnes, qui ont pu être effectivement placées", affirme Seydou à IPS, déplorant la rareté de l'aide alimentaire.
Mais cette politique du gouvernement est mal perçue par des organisations de la société civile, qui préconisent aujourd'hui une distribution gratuite de vivres, à cause de la pauvreté généralisée qui accable les populations.
Selon le rapport 2004 sur le développement humain du Programme des Nations Unies pour le développement, 63 pour cent des Nigériens vivent en dessous du seuil de pauvreté, avec moins d'un dollar par jour, et 34 pour cent en dessous du seuil d'extrême pauvreté, qui n'ont aucune source de revenu financier. "Avec quoi des paysans qui n'ont aucune source de revenu peuvent-ils accéder aux céréales vendues à prix modéré?", demande Marou Amadou, de la Coalition Qualité/Equité contre la vie chère, interrogé par IPS, à Niamey.
"L'Etat doit tout simplement procéder à une distribution gratuite de vivres". Pour Aboubacar Mahamane, secrétaire général du ministère du Commerce, le gouvernement nigérien n'a pas les moyens d'acheter des vivres pour les distribuer gratuitement. Toutefois, il continuera à ravitailler les populations éprouvées à travers l'opération vente de céréales à prix modéré et la poursuite des travaux communautaires rémunérés en vivres ou en espèces. Devant la persistance de la crise, le gouvernement a lancé une quête nationale, le 8 juin, au profit des populations les plus affectées. Pour cette opération, le président du Niger Mamadou Tandja, et le Premier ministre Hama Amadou ont donné respectivement 10.000 dollars et 2.000 dollars, tandis que les ministres ont contribué chacun pour 1.000 dollars. Le 13 juin, le montant total mobilisé pour la quête nationale se chiffrait à 150.000 dollars, selon un communiqué de la Cellule crise alimentaire.
Répondant à un appel précédent des Nations Unies, du 16 mai, après une estimation, pour la mobilisation de 16 millions de dollars pour contenir la famine au Niger, l'Union européenne (UE) a octroyé, le 6 juin à travers le PAM, cinq millions de dollars. Le même jour, l'Allemagne apportait une contribution de 500.000 euros (environ 610.000 dollars), tandis que l'Italie annonçait une aide en nature d'un million d'euros (environ 1,220 million de dollars) et la Chine, 200.000 dollars.
Selon une source à la délégation de l'UE à Niamey, les contributions des donateurs, enregistrées à la fin de la première semaine de juin, devraient permettre de couvrir une bonne partie des besoins en financement de la gestion de la crise alimentaire nigérienne.

