DROITS-COTE D'IVOIRE: Ni guerre ni paix, mais des civils toujours victimes

ABIDJAN, 16 juin (IPS) – Les violations des droits de l'Homme se poursuivent et se multiplient en Côte d'Ivoire, un pays divisé en deux par une ligne de démarcation la zone dite de confiance – depuis près de trois ans de crise politico-militaire.

Des civils sont régulièrement l'objet d'attaques physiques dans les deux parties contrôlées respectivement par des troupes gouvernementales (au sud) et par les ex-rebelles (au nord) depuis l'insurrection armée, le 19 septembre 2002. Un groupe de rebelles armés s'était insurgé après une tentative manquée de coup d'Etat, le 19 septembre 2002 à Abidjan, la capitale économique ivoirienne, et s'est replié vers le nord de la Côte d'Ivoire. Ces rebelles ont déclaré qu'ils avaient pris les armes pour s'opposer à une menace d'exclusion présumée des populations du nord, musulmanes en majorité. Auparavant, le leader du Rassemblement des républicains (RDR), Alassane Ouattara, ancien Premier ministre et originaire du nord, avait été exclu de l'élection présidentielle d'octobre 2000 pour cause "d'identité douteuse".

Le dernier rapport bimestriel de la Mission des Nations Unies en Côte d'Ivoire (ONUCI), publié le 9 juin, met en cause des milices, des groupes paramilitaires pro-gouvernementaux, des groupes ethniques armés, ainsi que les Forces nouvelles – l'appellation officielle des ex-rebelles depuis les accords de Marcoussis, en France, signés en janvier 2003, pour avoir renoncé aux actes de belligérance. Plusieurs actes d'enlèvements, de séquestration, de tortures, et même de meurtres ont été dénoncés dans le rapport qui prend en compte les exactions commises entre mars et avril 2005. Le processus de paix en Côte d'Ivoire est sous le contrôle de l'ONUCI qui dispose d'une force de quelque 10.000 hommes au total dont plus de 4.000 soldats français. Selon l'ONUCI, "la suspicion et la dénonciation" sont les deux raisons évoquées pour se faire justice. "Pendant les mois de mars et avril 2005, plusieurs résidences de personnalités ou affiliées aux formations politiques ont fait l'objet d'attaques par des hommes armés non identifiés, que les autorités ont attribué aux bandits armés qui sèment la terreur dans la ville d'Abidjan", souligne le rapport.

A Abidjan, dans le sud du pays, Arthur Donatien Blé, un administrateur du travail, a été frappé de coups de pied et de ceinturon par des forces de l'ordre au barrage régulier d'Akouédo, près de la capitale, pour avoir refusé de se soumettre à un racket. Très affaibli, il a été jeté dans les broussailles. Retrouvé par des passants, Blé a été conduit à l'hôpital avant de porter plainte au tribunal militaire d'Abidjan, sans aucune suite pour l'instant.

Suite à une dénonciation de leur appartenance supposée à la rébellion, Hyacinthe Kah, Adama Moussa Touré et Aboudramane Samassi ont été détenus du 29 mars au 2 avril, à la préfecture de police du quartier Plateau, à Abidjan. Et ce 2 avril, leurs corps ont été retrouvés vers 22H15 locales dans la commune d'Abobo, à Abidjan. Les dépouilles de Samassi et Touré portaient des marques de sévices, selon l'ONUCI.

Jean-Marie Gervais Kacou, ancien ambassadeur et membre du bureau politique du Parti démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI), a été attaqué et malmené devant son domicile, le 16 avril. Quatre jours plus tard, Jérôme Séry Assia, un ancien ministre du PDCI et sa famille ont été ligotés et brutalisés dans leur maison. Mais, c'est l'attaque, début juin, du domicile de Mathias Ngoan, lui aussi membre de cet ancien parti du premier président ivoirien Félix Houphouet-Boigny, qui a poussé le PDCI, aujourd'hui dans l'opposition, à faire une déclaration condamnant "une attaque d'activistes proche du pouvoir en place". La semaine dernière, une autre attaque a eu lieu au domicile de Paul Akoto Yao, un ancien ministre proche de l'Union pour la démocratie et la paix en Côte d'Ivoire (UDPCI), le parti du feu président général Robert Guéi, assassiné par des hommes armés le premier jour de l'insurrection, le 19 septembre 2002, à Abidjan. En général, l'opinion publique accuse les escadrons de la mort d'être responsables de ces différentes agressions meurtrières reprises, depuis quelque temps, contre des hommes politiques de l'opposition, qui sont devenus apparemment leurs cibles privilégiées. Le gouvernement du président ivoirien, Laurent Gbagbo, a toujours rejeté ces accusations d'agressions attribuées aux escadrons de la mort, expliquant que ces actions d'une "insécurité galopante" en Côte d'Ivoire sont les "conséquences de la situation de guerre que traverse le pays".

Mais, les coupables des différents crimes ne sont jamais identifiés, même si les escadrons de la mort avaient été déjà accusés d'avoir commis bon nombre de ces exactions, notamment entre 2002 et 2003. Soupçonnés d'être proches de la présidence ivoirienne, avec à sa tête le capitaine Séka Séka (aide de camp de l'épouse du chef de l'Etat), les escadrons de la mort n'ont jamais été reconnus par le pouvoir en place. Et le président Gbagbo a toujours déclaré qu'il n'avait aucun lien avec "ces tueurs". Les escadrons de la mort, qui portent toujours des cagoules pendant leurs crimes, ont agi dans l'impunité totale. Ils étaient accusés notamment de l'assassinat du Dr Benoît Dacoury Tabley (frère aîné de Louis Dacoury Tabley, secrétaire général adjoint des Forces Nouvelles), de l'artiste comédien Camara Yêrêfê, accusé d'être proche du RDR de Ouattara, et d'autres personnalités, en 2003. Selon un analyste qui a requis l'anonymat à Abidjan, la plupart des Ivoiriens sont eux-mêmes surpris par l'émergence du phénomène des escadrons de la mort dans le pays. Mais, explique-t-il, "leurs tenues militaires, leurs véhicules et la tranquillité avec laquelle ils attaquent des opposants ou leurs sympathisants, laissent croire qu'ils sont proches du pouvoir en place, même si celui-ci se défend d'avoir un quelconque lien avec ces meurtriers". Dans le nord qui est la zone sous contrôle de l'ex-rébellion, les Forces nouvelles (FN) agissent également dans l'impunité. Ils sont accusés d'avoir commis plusieurs exécutions sommaires, dont 99 corps asphyxiés avaient été découverts dans des containers au lendemain de heurts qui ont éclaté entre des factions rivales des FN les 20 et 21 juin 2004, à Korhogo, dans le nord du pays. "Les éléments des Forces nouvelles ont enlevé, détenu et exécuté de nombreux civils, y compris parmi leurs propres partisans, suspectés de soutenir le président Laurent Gbagbo. D'autres ont été contraints à l'exil dans les pays limitrophes", a expliqué à IPS, Simon Mouzou, chef de la division des droits de l'Homme de l'ONUCI, après la publication du rapport.

De toutes les enquêtes recommandées par la communauté internationale, les organisations non gouvernementales (ONG) de défense des droits de l'Homme et la société civile ivoirienne, aucune n'a abouti jusqu'à ce jour. "Non seulement les enquêtes prennent du temps et n'aboutissent pas, mais aussi, pour les populations, le plus souvent analphabètes, elles les exposent", explique à IPS, Martine M., une jeune femme dont le corps a été tailladé à la suite d'un rapt. Le Mouvement ivoirien pour la défense des droits de l'Homme (MIDH), basé à Abidjan, a répertorié plus de 150 cas d'arrestations depuis le 19 septembre 2002, visant essentiellement des personnes de confession musulmane ou portant un nom originaire du nord du pays, mais également des militants de partis d'opposition. Certains ont été libérés, mais d'autres sont encore détenus depuis plusieurs mois. "Pour les disparus, on a dénombré onze cas de personnes arrêtées par les forces de l'ordre et non localisées. Certains sont détenus dans des lieux inconnus et d'autres sont morts, mais leur corps n'a pas été retrouvé", a indiqué à IPS, Ibrahima Doumbia, vice-président du MIDH, faisant le décompte des nombreuses violations des droits humains. De son côté, la Ligue ivoirienne des droits l'Homme (LIDHO), a toujours condamné les atteintes aux libertés publiques, appelant parfois à l'ouverture d'enquêtes, mais sans aucune suite.

L'option des enquêtes et des témoignages publics demeure véritablement une initiative à risques, souligne l'ONG Action des jeunes pour la sécurité et la paix en Afrique (AJPSA). Selon elle, 85 pour cent des victimes de violations des droits humains en Côte d'Ivoire, refuse de s'exposer publiquement au cours des recherches des policiers enquêteurs. "Pour elles (les victimes), les corps habillés (policiers et gendarmes) sont de connivence avec les agresseurs. Et les clivages politiques, qui ont exaspéré les populations, provoquent par moment des crises de confiance", soutient l'AJPSA.

Selon des analystes, il faut être très courageux pour oser dénoncer toutes les exactions commises en Côte d'Ivoire. En 2001 déjà, la Cour de justice belge avait constaté le désistement d'un plaignant ivoirien, Brahima Touré, qui devait témoigner contre le régime ivoirien. Attendu à la barre, Touré, qui a été emmené en Belgique comme réfugié politique, a refusé de témoigner devant la justice belge, craignant pour sa sécurité. Touré, qui est originaire du nord de la Côte d'Ivoire, avait été un rescapé et un témoin privilégié de certaines exécutions sommaires au plus fort de la crise, à Abidjan. Il a pu se réfugier en Belgique grâce à certaines bonnes volontés qui l'ont protégé.

Les assassinats, viols et autres enlèvements resteront toujours sans suite judiciaire à cause de l'impunité régnante qui a atteint un certain paroxysme obligeant les populations à vivre dans la peur quotidiennement, affirment les mêmes analystes. L'espoir des Ivoiriens réside actuellement dans l'accord de Pretoria, signé par les parties au conflit en avril, et qui prévoit le désarmement effectif des troupes en présence, du 27 juin au 10 août 2005. Quant aux sanctions prévues par l'ONU, elles sont suspendues pour le moment, en attendant la mise en œuvre de l'accord.