REFUGIES-GUINEE: Des victimes de la guerre au Liberia tentent de retrouverl'espoir

CONAKRY, 22 mai (IPS) – Sous une tente de fortune au camp des réfugiés de Lainé, à Lola, dans le sud de la Guinée, à plus de 1.000 kilomètres de Conakry, la capitale, Charlesetta Kollie, une réfugiée libérienne d'un peu plus de 30 ans, s'attèle à initier de nouvelles apprenties à la couture.

Les neuf apprenties ou élèves couturières de Kollie utilisent ensemble quatre machines à coudre pour confectionner des habits de femmes (camisoles, pagnes et robes) à base de tissus, que l'on porte partout ici dans la sous-région. C'est une couture ordinaire et les élèves raccommodent parfois des habits déchirés. Ces élèves vivent dans le camp de réfugiés et profitent de ce temps pour apprendre le métier de couturière qu'elles exerceront, plus tard, dans leur pays.

Kollie, Yassah Sakie et Namini Tinna sont trois femmes réfugiées libériennes admises au programme 'Gender Based Violence' (GBV), au camp de Lainé, en Guinée forestière. Elles tentent de retrouver l'espoir malgré l'instabilité liée à la longue guerre civile dans leur pays et les difficultés inhérentes à leur statut actuel de réfugiées.

La vie dorée de Kollie au Liberia, où elle gérait un centre de formation, lui semble bien lointaine et ses conditions de vie actuelles laissent entrevoir une pointe de nostalgie.

"Alors que j'avais tout pour être heureuse, j'ai quitté le Liberia après les élections de 1997 qui ont vu l'arrivée au pouvoir de Charles Taylor. Je me suis d'abord réfugiée à Gbinta en Côte d'Ivoire, avant que la guerre dans ce pays ne m'amène ici", raconte-t-elle à IPS. Elle a quitté le Liberia lorsque les rebelles avaient attaqué Monrovia, la capitale.

"Un de mes trois enfants est mort de maladie durant le trajet. Je n'ai plus une seule nouvelle de mes proches à part mon mari et mes enfants qui sont ici à Lainé avec moi", indique Kollie, ajoutant : "J'ai eu la chance d'être recrutée comme monitrice de couture et je m'occupe désormais de la formation des autres pensionnaires du programme Gender Based Violence".

Comparée à celle de Kollie, la vie de Yassah Sakie, 30 ans environ, qui affirme avoir été capturée et violée par un soldat de l'armée régulière du Liberia, est un véritable calvaire.

"Ils m'ont capturée parce qu'un des soldats a dit que j'étais la femme d'un Krahn (l'ethnie de Samuel Doe, l'ancien président du Liberia, exécuté par le rebelle Prince Johnson le 9 septembre 1990). J'ai été ensuite violée et abandonnée dans la brousse. C'est un épisode qui m'a beaucoup marquée.

Ici, j'ai retrouvé la sérénité pour entamer une nouvelle vie", déclare Sakie à IPS, affirmant qu'elle a été violée par des soldats gouvernementaux de Taylor.

"Je n'avais plus d'espoir, mais aujourd'hui, je voudrais réellement apprendre quelque chose pour subvenir à mes besoins ainsi qu'à ceux de mes trois enfants. Ils n'ont parfois ni nourriture, ni habits, ni chaussures…", explique Sakie qui apprend la couture dans l'atelier de Kollie.

Le programme GBV vise essentiellement à panser les blessures psychologiques de la guerre, en apprenant un métier, au passage, aux réfugiés. Le budget du programme dépasse 50.000 dollars, essentiellement financé par le Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF). La troisième bénéficiaire du programme GBV, Namini Tinna, 19 ans, avec un enfant dans les bras, voudrait poursuivre des études classiques. "Je fais la couture, mais j'aimerais être une femme instruite et indépendante. Mon vœu le plus cher est de réussir dans la vie et retrouver mes parents que j'ai perdus de vue depuis 1998", déclare cette jeune fille à IPS.

Dans le camp de Lainé où les trois Libériennes ont été accueillies, les traumatismes de la guerre ressurgissent très souvent, notamment chez les femmes.

Selon Fatoumata Diariou Tounkara, chargée de communication au Haut commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) en Guinée, les incidents dans le camp de Lainé vont des violences conjugales aux viols.

"Entre janvier et mars 2004, nous avons enregistré à Lainé 391 cas de violences faites aux femmes dont 18 abus sexuels, quatre viols et 95 cas de violences conjugales", confie-t-elle à IPS.

"Nous assurons un suivi psychologique, médical et juridique aux victimes de violences. Dans les cas de viols, nous assurons un traitement médical pour prévenir des grossesses non désirées et pour agir contre le VIH/SIDA", explique à IPS, Marie-Aimée Marita, monitrice au programme GBV. "Nous portons plainte contre les auteurs de viols et parfois, nous réussissons à les faire condamner", ajoute-t-elle. Des plaintes ont été déposées pour les 18 cas de viols. Les réfugiés reconnus coupables de viols purgent leur peine en Guinée. Ceux qui sont condamnés sont en prison, confirme Marita à IPS.

Le programme GBV est initié par l'organisation non gouvernementale (ONG) américaine 'International Rescue Committee' (IRC), avec l'appui de l'UNICEF. En général, IRC s'occupe des personnes réfugiées en difficulté, y compris les enfants. Le programme a été lancé en Guinée au cours des années 90 pour porter secours aux réfugiés psychologiquement traumatisés par la guerre. Au camp de Lainé, par exemple, certains réfugiés avaient même perdu l'usage de la voix à cause des chocs psychologiques qu'ils ont subis. D'autres parlent très difficilement de leur passé. GBV est l'un des programmes de l'IRC, fondé en 1933, en réponse aux interrogations du physicien Albert Einstein qui était choqué par les pratiques de l'Allemagne nazie. L'UNICEF compte sur la générosité de ses bailleurs de fonds et autres contributeurs pour mobiliser environ 62.000 dollars US (124 millions de francs guinéens) afin de diversifier le volet formation professionnelle et la mise en place d'activités génératrices de revenus pour les femmes. Les 62.000 dollars seront remis à l'IRC qui va les utiliser pour le programme GBV.

En 2003, la contribution de l'UNICEF a été de 16.000 dollars US pour des formations juridiques à Kissidougou, N'Zérékoré, Conakry et Dabola, à 430 km de la capitale guinéenne. Il s'agit de programme d'initiation et de sensibilisation pour permettre aux réfugiés de connaître leurs droits à l'intérieur des camps d'accueil et en dehors.

Pour sa part, Kollie espère toujours aller de l'avant. "Je voudrais continuer la même chose au Liberia dès que la situation le permettra. Il faut une continuité pour le programme GBV", souhaite-t-elle.

Comme pour répondre au vœu de Kollie, le Haut commissaire aux réfugiés, Ruud Lubbers, a effectué un voyage en Guinée du 29 avril au 1er mai pour annoncer le départ très prochain des réfugiés libériens.

Actuellement, sur un total d'environ 80.000 individus, le camp de Lainé, en Guinée, accueille à lui seul plus de 32.000 Libériens. Au plus fort moment de la guerre au Liberia et en Sierra Leone, le HCR avait enregistré plus de 600.000 réfugiés dans ce pays d'Afrique de l'ouest.

"Nous avons déjà réussi à rapatrier plus de 80 pour cent des Sierra Léonais. Les réfugiés libériens doivent commencer à réfléchir à leur retour dans leur pays d'origine", avait déclaré Lubbers à IPS. Un autre camp de réfugiés à Kouankan (Macenta, à 801 km de Conakry) accueillait des Libériens en transit aux plus forts moments de la guerre.

Tous les réfugiés libériens sont actuellement soit au camp de Lainé, soit dans des villes et villages guinéens. Et ils ne désirent qu'une seule chose : le retour de la paix au Liberia pour qu'ils puissent rentrer tranquillement chez eux.

"Il nous faut préparer le terrain au Liberia et cela nécessitera un peu de temps. Cela veut dire que les opérations de rapatriement ne pourront pas démarrer avant janvier 2005", a ajouté Lubbers.