DEVELOPPEMENT-AFRIQUE DU SUD: De nouveaux fermiers noirs se font une place

FERME DE BASOTHO LETJHABILE, Afrique du Sud, 19 mai – (IPS) – Une bande de filles sort d'un groupe de fermes, et trois d'entre elles gloussaient après avoir aperçu de rares visiteurs dans cette partie du monde : deux ressortissants chinois.

Ces hommes font partie d'un groupe de journalistes qui ont été invités à visiter diverses fermes, pour voir de près le programme de réforme agraire de l'Afrique du Sud.

Cette ferme particulière, Basotho Letjhabile, est située dans la province de l'Etat libre à la frontière avec le Lesotho – à quelque 350 kilomètres de la principale ville commerciale de Johannesburg.

Les filles font partie des 18 enfants appartenant aux neuf familles noires qui ont acheté la propriété à un fermier commercial blanc, Toets Cahl, en février. "Certaines de ces familles travaillaient ensemble depuis 30 ans sur différentes fermes", affirme Elisa Maloka, un agent de développement de l'agriculture locale.

"L'ancien propriétaire de cette ferme a décidé de les amener ici il y a cinq ans", explique-t-il.

Avant de vendre la ferme, Cahl avait laissé les travailleurs diriger eux-mêmes la propriété de 1.338 hectares pendant cinq ans – leur rendant visite seulement une fois par an. Il a vendu plus tard la propriété pour environ 194.000 dollars et s'est retiré au Cap. Basotho Letjhabile comprend 180 hectares de terre arable, tandis que le reste de la ferme est utilisé pour le pâturage.

"Cahl voulait vendre sa ferme, mais avec l'option que seuls ses ouvriers devaient acheter et occuper la ferme. Le prix d'achat inclut des équipements qui ont été offerts par le vendeur", a dit aux journalistes Peter Brislin, directeur par intérim du département des Affaires foncières de l'Etat libre. Ces équipements comprennent des tracteurs et un imposant moulin à vent utilisé pour pomper l'eau.

Eva Mahao, qui paraît beaucoup plus âgée que son âge, 51 ans, est l'une des bénéficiaires. "Nous voyons que nos vies s'améliorent. Nos hommes plantent du maïs et nous élevons des poulets et vendons nos légumes", a-t-elle dit à IPS.

"Si nos hommes travaillent aussi dur qu'ils le faisaient pour le propriétaire de la ferme, je suis sûre qu'il y aura un progrès significatif".

Avec huit autres membres de la famille, les Mahao ont planté du maïs sur 80 hectares de terre – et ont acquis 234 têtes de bétail et 120 moutons.

Lorsque le Congrès national africain (ANC) a pris le pouvoir des mains du gouvernement blanc d'apartheid en 1994, il a placé la réforme agraire en tête de ses priorités politiques et a lancé un programme ambitieux de restitution de terres, de redistribution et de sécurité de l'emploi pour les ouvriers agricoles. Le programme de restitution visait à réparer les injustices qui remontaient à la Loi foncière de 1913, sous laquelle les Blancs se sont vu attribuer 87 pour cent des terres d'Afrique du Sud – tandis que la majorité noire était confinée dans les 13 pour cent restants.

"Aux termes de la loi de 1913, plusieurs millions de personnes ont été déplacées de leurs terres – certains par le canon du fusil et d'autres par d'autres moyens", souligne Brislin.

"Par conséquent, les Noirs ont perdu leurs aptitudes, l'expertise et la capacité d'utilisation de la terre".

Selon des responsables gouvernementaux, quelque trois millions d'hectares ont été transférés à 700.000 ménages noirs et à des individus depuis l'avènement de la démocratie en 1994. Ceci comprend la terre transférée à travers la restitution, la redistribution et la répartition de la propriété de l'Etat, selon le département des Affaires foncières.

"Selon le ministre de (l'Agriculture et des Affaires foncières, Thoko Didiza), d'ici à 2014, 30 pour cent des terres agricoles en Afrique du Sud devraient être aux mains des Noirs", a indiqué Brislin à IPS. "Mais nous sommes très loin de cet objectif pour diverses raisons".

Une partie du problème a quelque chose à voir avec un manque d'argent.

"Nous avons de graves contraintes budgétaires. L'année dernière, nous avons reçu 26 millions de rands (3,4 millions de dollars) pour l'achat de terres et nous avons dépassé ce budget de deux pour cent", poursuit Brislin. Cette année, la province a reçu un budget de 4,3 millions de dollars.

Toutefois, la hausse des prix des terres peut saper ces gains. "Dans certaines parties de l'Etat libre, le prix de la terre a doublé au cours des deux dernières années", affirme Brislin.

Dans les zones agricoles de premier choix, un hectare coûte actuellement environ 120 dollars.

"Les terres de l'Etat sont toujours très moins chères. Elles sont à 200 rands (30 dollars) l'hectare. Malheureusement, il n'y en pas suffisamment pour tout le monde", a indiqué, à IPS, Moshidi Marun, un agent de développement agricole.

Les régisseurs et agents agricoles se plaignent également que les fermiers commerciaux blancs proposent à la vente aux fermiers noirs des terres pauvres et des propriétés en difficultés financières.

Alors que les agents de développement agricole visitent les fermes réaffectées une fois par semaine pour prodiguer des conseils aux fermiers noirs émergents, des défis subsistent.

"Je dois travailler dur. J'avais l'habitude de travailler pour les autres.

Mais maintenant, en tant que fermier indépendant, je dois réfléchir par moi-même", a dit dans un entretien, Ernest Phekonyane de la ferme Phuthanang Midlands II, non loin de la capitale de l'Etat libre, Bloemfontein.

L'agent de développement Loffi Myberg ajoute : "Les ouvriers agricoles manquent d'expérience dans les prises de décision. Lorsque vous êtes un ouvrier agricole, vous faites ce que le propriétaire vous dit. Mais maintenant, les nouveaux fermiers doivent prendre leurs propres décisions, ce qui n'est pas facile".

Myburg supervise la ferme Handevat, à côté de Bloemfontein. A titre d'essai, des fermiers commerciaux blancs s'associent avec des travailleurs noirs pour diriger cette ferme.

Les 60.000 fermiers commerciaux blancs d'Afrique du Sud ont un réseau de syndicats, de clubs et de centres de formation pour leurs membres. "Ils ont également des relations personnelles avec leurs directeurs de banque – quelque chose que les fermiers noirs émergents – doivent encore forger", indique Brislin.

Pour aider les fermiers à acquérir l'expertise nécessaire, les responsables de l'agriculture de l'Etat libre affirment qu'ils ont entamé des programmes de formation d'une semaine pour les nouveaux fermiers noirs.

Ceci est nouveau pour Phekonyane. "Je n'ai jamais été formé. J'utilise mon expérience passée comme agent de développement sur la ferme", affirme-t-il.

La possession de terre s'est également révélée être un sujet sensible dans d'autres parties de la région d'Afrique australe.

Au Zimbabwe voisin, des milliers de vétérans de la guerre et de partisans du parti au pouvoir, incités par le gouvernement, ont envahi et saisi des fermes appartenant aux Blancs entre 2000 et 2002. Ceci était initialement décrit comme une tentative spontanée pour corriger les déséquilibres raciaux dans la possession de terres, qui avaient continué 20 ans après l'indépendance.

Toutefois, des critiques du gouvernement ont depuis déclaré que les saisies avaient été orchestrées par le parti au pouvoir en vue de se maintenir aux affaires dans les élections législatives de 2000.

Les occupations, qui ont affecté 4.500 fermiers commerciaux blancs, ont causé un grave préjudice à la production agricole au Zimbabwe, avec la moitié de la population du pays dépendant maintenant de l'aide alimentaire.

La Namibie, elle-aussi, a entamé un processus d'expropriation de terres pour la redistribution à la majorité noire. Les autorités affirment que les fermiers seront convenablement compensés pour leurs propriétés – même si le président Sam Nujoma a également menacé de saisir des terres de fermiers commerciaux blancs qui maltraitent leurs ouvriers noirs.

Le gouvernement de l'Afrique du Sud a dissipé les craintes selon lesquelles le pays suivra l'exemple du Zimbabwe si les fermiers commerciaux blancs continuent de faire obstruction à la politique gouvernementale de 'vendeur volontaire, acheteur volontaire'.

"Nous avons une législation en vigueur qui interdit l'invasion de la terre par quiconque, a indiqué dans un entretien, Silinda Israel du ministère de l'Agriculture.

Brislin ajoute : "L'expropriation est prévue dans la loi. Mais elle ne sera utilisée que dans des conditions extrêmes".

Alors que cela a poussé certains à louer le gouvernement pour avoir maintenu la confiance des investisseurs à l'Afrique du Sud, l'approche suscite peu de joie de la part du Mouvement des personnes sans terres (LPM), un groupe de pression.

"Nous ne voulons pas emprunter le chemin du Zimbabwe. Mais les gens ont besoin de terres. Moins de trois pour cent seulement de terres appartenant aux Blancs ont été distribuées à nos gens en une décennie. Nous espérons que les choses vont changer et que le gouvernement commencera l'expropriation des terres", a indiqué à IPS, Mangaliso Kubheka du LPM, lundi (17 mai).

Dans un récent entretien avec IPS, Philip du Toit, auteur du 'Grand scandale foncier d'Afrique du Sud', a déclaré : "Je n'ai aucune objection contre la distribution agraire. C'est la bonne chose à faire. Le problème est que les terres sont en train d'être distribuées à des gens qui ne connaissent rien à l'agriculture".

Des études menées par le Département britannique du développement international et le programme d'études agraires à l'Université du Cap occidental en Afrique du Sud ont également attiré l'attention sur le fait que les nouveaux agriculteurs noirs qui acquièrent la terre ont plus besoin d'aide sous la forme de services agricoles d'appui.

Toutefois, un responsable du département des Affaires foncières a rejeté l'affirmation selon laquelle certaines fermes ont fait faillite sous la direction des Noirs. "Nous ne sommes pas au courant de ces affirmations.

Ce sont des affirmations sans fondement destinées à détourner notre attention du programme de réforme agraire", a ajouté, à IPS, ce responsable, mardi.