POLITIQUE-ZAMBIE: Plus de souffrances que de bénéfices, 36 ans après l'indépendance

(IPS) – Analyse d'Anthony Mukwita

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LUSAKA, 27 oct. (IPS) – John Mbewe, un fonctionnaire retraité
zambien, la
cinquantaine révolue, se rappelle encore avec nostalgie, comment
il y a 30
ans, il était un homme respecté disposant d'un revenu régulier.
C'était l'époque des vaches grasses de l'économie zambienne, quand
la
plupart des Zambiens n'avaient aucune idée de ce qu'était la
pauvreté
absolue, parce que la nourriture, le logement, la santé et
l'éducation
étaient à la portée de beaucoup de gens.
"Presque tous les ménages que je connais avaient assez à
manger", indique
Mbeye. "Nos enfants sont allés à l'école et ont réussi à leurs
examens haut
la main parce que les professeurs faisaient leur travail et
n'étaient pas
perpétuellement en grève".
La Zambie sortait alors à peine du joug colonial, et les prix du
cuivre sur
le marché mondial étaient rémunérateurs. Les réserves en devises
étrangères
de la Zambie étaient donc considérables.
Aujourd'hui, 36 ans après l'indépendance, la Banque Mondiale et le
Fonds
Monétaire International (FMI) classent la Zambie comme l'une des
nations les
plus pauvres en Afrique au Sud du Sahara, avec une énorme dette
extérieure
de plus de 6,5 milliards de dollars US.
Et au moment où la Zambie célèbre l'indépendance le 24 octobre, la
plupart
de ses citoyens ne ressentent aucune joie, si ce n'est la douleur
et le remords.
Aujourd'hui, près de 80 pour cent des Zambiens vivent dans la
pauvreté
abjecte et ne peuvent pas s'offrir trois repas par jour, même si
le
directeur du service central des statistiques du gouvernement
(CSO) soutient
que c'est seulement 73 pour cent des populations qui vivent dans
la pauvreté.
Selon les observateurs, la situation devrait être différente pour
un Etat
indépendant, particulièrement un Etat qui ne connaît pas de
conflit armé, et
les Zambiens auraient dû avoir une vie plus qualitative après
l'indépendance
plutôt que l'opposé.
Ils rendent largement responsables les politiques économiques du
Président
Frederick Chiluba, qui a accepté d'appliquer le Programme
d'Ajustement
Structurel (PAS) conduit par les bailleurs multilatéraux.
Leur argument n'est pas totalement dénué de fondement, parce que
les
statistiques de l'Agence de Privatisation de la Zambie (ZPA),
montrent en
fait que plus de 50.000 emplois ont été directement perdus à cause
du
programme de réforme.
Cependant, les partisans du programme radical soutiennent que
certains
emplois ont été créés pendant que ces réformes étaient mises en
uvre, et
que la situation n'était totalement pas "sombre" comme cela le
paraissait.
Ils accusent les médias nationaux et internationaux de ne
rapporter que les
aspects négatifs.
En fin de semaine, Chiluba, réalisant combien les Zambiens étaient
maussades
plusieurs années après l'indépendance, les a appelés à la patience
et a dit
que la prospérité viendrait pour la majorité qui souffre. Mais
cette
prospérité, a-t-il précisé, ne viendrait probablement qu'après 10
ou 20 ans
encore.
"La Zambie n'est indépendante que depuis une trentaine
d'années", a
indiqué Chiluba durant un culte religieux qui a eu le week-end
dernier.
"Certains pays européens sont indépendants depuis plus de 700
ans, donc on
ne peut pas les comparer à nous".
Quelles que soient les déclarations de Chiluba, ses détracteurs
jugent ses
performances économiques mauvaises, et estiment que le Zambien
moyen en
ressent les mauvais effets.
Par exemple, selon un récent document de stratégie publié par
l'UNICEF
(Fonds des Nations Unies pour l'Enfance) et le Gouvernement de la
Zambie,
entre 25.000 et 35.000 enfants naissent avec le virus du VIH/SIDA
chaque année.
Inversement, on enregistre actuellement quelque 109 décès
maternels sur 1000
naissances contre seulement moins de 79 pour 1000 naissances au
tournant du
siècle.
Le fléau du SIDA a également fait beaucoup de victimes, tuant plus
de
650.000 Zambiens, et laissant plus de 600.000 enfants orphelins,
tandis que
le nombre de personnes devant mourir de la maladie sera multiplié
par 10
d'ici l'an 2024 si la maladie n'est pas contrôlée.
De même, les Zambiens gagnent actuellement moins que ce qu'ils ne
gagnaient
au moment de l'indépendance puisque la monnaie locale, le kwacha
continue de
se déprécier face aux grandes devises telles que le dollar US,
dont le taux
de change varie actuellement entre 3400 et 3500 kwacha pour un
dollar.
Les fonctionnaires de l'Etat gagnent entre 40 et 70 dollars US le
mois, mais
selon le Centre Jésuite pour la Réflexion Théologique (JTTR), qui
collecte
chaque mois des données sur le revenu dont a besoin une famille
moyenne de
six personnes pour sa survie, le minimum requis est d'au moins 90
dollars US
par mois.
Cette somme ne sert que pour assurer le strict nécessaire tel
qu'un sac de
farine locale de 25 kg appelée 'mealie meal', une bouteille de 2
litres et
demi d'huile de cuisine, quelques kilogrammes de poisson et de
viande. Mais
les 90 dollars US ne comprennent pas le loyer, le transport et les
soins de
santé.
La semaine dernière, Fackson Shamenda, président du mouvement
syndical
fédéral, a demandé au Gouvernement de payer un salaire minimum
mensuel de
375.000 kwacha (environ 106 dollars) pour leur permettre de
survivre.
La vie est devenue si insupportable pour de nombreux Zambiens que
les taux
de chômage ont atteint un chiffre record d'environ 89 pour cent,
ce qui ne
laisse que quelque 11 pour cent de personnes ayant un emploi
rémunéré.
Pour aggraver la situation, presque tous les secteurs de
l'économie ont été
libéralisés, y compris l'éducation, la santé et l'agriculture, ce
qui fait
qu'il est difficile à la majorité pauvre de vivre du revenu d'un
seul travail.
Toutefois, Chiluba est demeuré optimiste en face de tous ces
problèmes. Il a
cité un exemple biblique des Israélites qui pensaient que la terre
promise
serait facile à atteindre, mais ont mis plus de temps pour y
arriver,
parfois même au prix d'une vie entière.