BRAZZAVILLE, 31 mai (IPS) – En marge du sommet sur les trois bassins tropicaux du monde qui se tient à Brazzaville jusqu’au 3 juin, le responsable senior de campagne forêts de Greenpeace en Afrique, René Ngongo, a déclaré à IPS que ces trois bassins n’appliquaient pas suffisamment la Convention sur la biodiversité. Ce qui fragilise les forêts qu'ils ont la charge de protéger.
Dans un entretien avec IPS, Ngongo revient d’abord sur les manifestations de Bumba, dans la province de l’Equateur, dans le nord de la République démocratique du Congo, où des populations ont été sauvagement battues par la police, alors qu’elles protestaient contre les pratiques d’une société forestière. Q: Avez-vous suivi les manifestations des populations de Bumba dans la province de l'Equateur contre les pratiques de la société forestière SIFORCO? R: A la fin d’avril 2011, dans la zone de Bumba, des membres de la communauté Bosanga du village de Yalisika ont protesté contre les opérations de la SIFORCO dans cette zone. Ils protestaient contre le fait que la compagnie n’a pas tenu ses promesses d’investissement dans des infrastructures sociales. La SIFORCO a fait appel aux autorités politico-administratives de la région qui ont envoyé les forces de police et des militaires, ce qui s’est soldé par une intervention violente: il a été rapporté à Greenpeace que des villageois ont été grièvement battus, ce qui a entraîné la mort d’une personne, M. Moloma Tuka. Plusieurs femmes ont été également violées tandis que des biens des villages étaient détruits. Q: Comment appréciez-vous l'idée d'une “gestion concertée” et de “Coopération Sud-Sud” des trois bassins tropicaux, qui va être lancée au sommet de Brazzaville? R: L'initiative de coordonner la vision des trois bassins tropicaux est intéressante. Qu'ils veuillent faire entendre leur voix dans les différentes négociations sur le changement climatique, tirer des dividendes par rapport aux services environnementaux rendus par les forêts et en contrepartie tirer les dividendes sur ce qu’on appelle aujourd’hui le Fonds vert, est intéressant. Mais, il est également important de vous signaler que les organisations de la société civile du bassin du Congo viennent déjà d'exprimer leurs vives préoccupations au regard de la non implication des communautés locales et des populations autochtones dans les discussions du sommet des trois bassins tropicaux, qui est organisé actuellement à Brazzaville, du 31 mai au 3 juin 2011. De même, la société civile africaine et internationale n’a été que très peu impliquée dans la préparation de ce sommet qui les marginalise alors qu’elles sont parties prenantes des négociations REDD (Réduction des émissions provenant de la déforestation et de la dégradation) depuis le début. Ce qui nous pose des questions sur la capacité de ce sommet à réellement faire avancer les choses dans le bon sens en ce qui concerne les négociations internationales sur les forêts. Q: Que pensez-vous du commerce du bois non certifié en provenance des trois bassins tropicaux? R: Ce que Greenpeace a récemment dénoncé, c’est la certification, notamment grâce au label FSC (Forest Stewardship Council), de grandes exploitations forestières sans que les conditions nécessaires à cette certification ne soient remplies. En effet, le Bassin du Congo est soumis à des opérations d’exploitation forestières controversées, en raison notamment du faible niveau d’implication de la société civile, du non respect des droits des populations riveraines, d’une gouvernance forestière déficiente et des problèmes liés aux plans de zonage et d’affectation des sols. Paradoxalement, le système de certification s’y développe rapidement et un certain nombre d’entreprises d’exploitation forestière se voient attribuer le label FSC alors qu’elles ne respectent pas les normes de certification. De ce fait, Greenpeace appelle le FSC à suspendre toute décision sur de nouveaux certificats du label à des exploitations forestières dans le Bassin du Congo, tant que les pré-conditions à un rétablissement de la crédibilité du FSC dans la région ne sont pas remplies. Par ailleurs, lorsque nous considérons que la position de la COMIFAC, qui fait la promotion d’une soi-disant gestion durable des forêts (Sustainable Forest Management), est aussi appuyée par les autres bassins, il est à craindre que ce sommet puisse prendre une mauvaise orientation. Il nous appartient à nous, Greenpeace, de continuer à faire pression pour que des alternatives réelles soient envisagées, les modèles d’exploitation forestière industrielle – soi-disant durable – ayant largement échoué à travers le monde. Q: Quelle comparaison peut-on faire sur les méthodes de gestion et de conservation entre les trois bassins? R: Il est quasi-impossible de faire une telle comparaison étant donné que les contextes physiques, politiques et économiques varient très fort d'une région à l'autre. Nous pensons surtout que les pays du Bassin du Congo peuvent tirer des leçons d'autres régions comme l'Amazonie et l'Asie du sud-est qui ont connu une déforestation beaucoup plus prononcée et historiquement plus ancienne. En Indonésie, par exemple, de vastes superficies de forêts ont été rasées au profit de la monoculture des palmiers à huile; en Amazonie par contre, l’élevage et la culture du soja ont causé d’énormes ravages. Les plantations ne pourront jamais être des forêts naturelles, et on ne pourra plus jamais reconstituer les écosystèmes perdus. L’Afrique centrale dispose encore de très grandes surfaces de forêts relativement intactes et peu fragmentées. Mais les menaces se multiplient et le rythme de déforestation s’accélère aussi. Q: L’Afrique peut-elle tirer des bénéfices du commerce de carbone? R: Les forêts ne peuvent pas être considérées uniquement comme un stock de carbone. Nous devons tenir compte d’autres réalités: une forte biodiversité souvent endémique avec des espèces phares, ainsi que les communautés locales et autochtones dépendant étroitement des forêts pour leur vie et leur survie. La forêt constitue à elle seule un supermarché, une pharmacie, un lieu de recueillement… On ne peut donc pas réduire le débat sur l'avenir et la protection de la forêt uniquement à sa valeur en termes de carbone. Pour des produits quantifiables comme l’or, le cobalt, le cuivre, le pétrole, le bois et autres, les prix sont déterminés par le bon vouloir des acheteurs; les pays africains n’en bénéficient pas autant qu’ils le devraient. Qu’en sera-t-il du marché aussi virtuel que celui du carbone dont les rouages ne semblent pas être réellement maîtrisés en Afrique? Aujourd’hui, les pays africains attirent de plus en plus d’intermédiaires – intéressés par ces filières potentiellement très lucratives.

