RWANDA: Flou autour du programme de logement rural

KIGALI, 6 mai (IPS) – Le reflet des nouvelles feuilles de tôle ondulée scintille à travers la brume bleu-vert qui voile les vallées et les coteaux des zones rurales du Rwanda. C’est un signe visible de la métamorphose du Rwanda, passant d’un pays dévasté par le génocide il y a 17 ans à un Etat en modernisation la plus rapide sur le continent.

La plupart des nouvelles maisons sont le résultat d’un plan extrêmement ambitieux visant à réunir les familles rurales, présentement dispersées à travers la campagne, en des villages appelés 'imidugudu', permettant au gouvernement de fournir plus facilement l’électricité, l’eau, l’éducation, et la sécurité. Mais c’est un programme plus petit – le remplacement des maisons en toit de chaume par des structures plus modernes – qui a attiré l’attention des organisations humanitaires lorsque des plaintes ont émergé l’année dernière indiquant que les maisons de la minorité batwa, anciens habitants pygmées de la forêt, étaient en train d’être détruites par le gouvernement. Des progrès évidents En dehors de l’activité répandue de construction, l’ampleur des progrès en matière de logement au Rwanda est plus évidente dans la ville du nord-ouest de Rubavu, jadis Gisenyi, sur la frontière entre le Rwanda et la République démocratique du Congo. Du côté du Rwanda, des maisons en béton et en pierre solides – bon nombre nouvellement bâties ou en construction – contrastent avec les cabanes sordides de Goma, la ville tentaculaire, chaotique, à quelques 200 mètres du côté du Congo par rapport à la frontière. Jusqu’en 2010, les plus pauvres des pauvres vivaient dans des cabanes en toit de chaume, en terre cuite ou construites en clayonnage enduit de torchis, appelé 'nyakatsi'. Les dernières de celles-ci sont en train d’être détruites par la campagne du gouvernement appelée 'Bye-Bye Nyakatsi' avec une efficacité qui fait que le Rwanda est de plus en plus connu. Les statistiques proviennent des technocrates fiers qui conduisent le magnifique plan de développement du Rwanda, Vision 2020. James Musoni, le ministre de la Gouvernance locale dont le département est chargé du programme anti-chaume, affirme que lorsque la campagne 'Bye Bye Nyakatsi' a été lancée en décembre 2009, le Rwanda comptait 120.000 familles vivant dans des maisons en toit de chaume. “Depuis la fin du mois dernier (mars 2011), nous demeurons avec 18.000 familles vivant encore dans ces maisons… dans les trois ou quatre prochains mois, nous devrions en finir avec cet exercice”, affirme-t-il. La question controversée du chaume Des responsables et des politiciens sont quelque peu flous sur les raisons de la suppression des toits en chaume et de leur remplacement par des feuilles de tôle si une famille ne peut pas être déménagée immédiatement dans une maison “moderne”. Il est fort probable que le programme 'Bye-Bye Nyakatsi' ait été conçu comme une étape réelle et nécessaire pour sortir les Rwandais les plus pauvres de l’indigence. Il fait partie d’une approche globale qui comprend un programme appelé 'une vache par famille', la subvention d’engrais et de semences, des allocations aux indigents et un appui à l’éducation. Idelphonse Niyomugabo, de Coporwa, une organisation basée à Kigali, la capitale rwandaise, qui défend les droits des Batwa, dit que les habitants de nyakatsi accueillent le remplacement du chaume par des feuilles de tôle, et seraient heureux de quitter leur campagne pour des maisons modernes. Le problème est que les autorités ont enlevé les toits de chaume – et dans certains cas, elles ont détruit des maisons entières – de 720 familles batwa sans fournir d’abord un logement alternatif ou des feuilles de tôle pour remplacer le chaume. “C’était catastrophique”, estime Niyomugabo. A ce jour, environ 100 familles ont pu déménager dans de nouvelles maisons. Le reste est logé dans des conditions épouvantables temporaires pendant que leurs maisons sont en train d’être construites – parfois six familles dans une maison sans fenêtres ni portes. Un tel entassement aggrave les conditions de santé déjà mauvaises des Batwa, qui souffrent de forts taux d’infection au VIH et de choléra, explique-t-il. Ce qui ne se dit pas Les efforts de Corpowa pour tirer la sonnette d’alarme sur ces démolitions jettent une lumière intéressante sur l’état des discours publics au Rwanda. L’organisation s’est approchée du quotidien d’Etat, de 'Rwanda Radio' et de la chaîne de télévision publique pour une couverture, mais elle a été repoussée. Une station privée à Kigali, 'City Radio', lui a accordé une couverture, et l’organisation a commandé son propre documentaire vidéo afin d’aider à persuader les autorités gouvernementales du dommage causé par la campagne. Faith Mbabazi de 'Rwanda Radio' explique que sa station radio a bien couvert l’évènement, mais pas à travers le prisme de Corporwa, se focalisant uniquement sur les Batwa. Parce que les démolitions ont affecté d’autres Rwandais aussi, la station a relayé l’information inclusivement sans mentionner l’appartenance ethnique. Cela est en phase avec l'extrême sensibilité autour de l'identité ethnique dans les médias et en politique, découlant du génocide de 1994 dans lequel des extrémistes hutus, des sentiments entretenus par des années de discours de haine du “Pouvoir hutu” raciste, relayés par des stations radio et des journaux rwandais, avaient tenté d’exterminer la population tutsi minoritaire dans une orgie de 100 jours de violence. Aujourd'hui, des charniers et des ossements éparpillés sont encore découverts pendant que les Rwandais entreprennent leur frénésie de construction sans précédent de routes, de maisons et de terrasses agricoles. Dans ce contexte, l'idée selon laquelle la démolition des maisons batwa dans la campagne 'Bye-Bye Nyakatsi' pourrait ne rien à voir avec la discrimination à leur encontre – une forme de nettoyage ethnique – est impensable. Au même moment, une carotte d’allocations supplémentaires pour les districts qui donnent de bons résultats leur est proposée, de sorte qu’il existe une concurrence entre les districts pour fournir le meilleur résultat dans la réalisation de leurs objectifs de développement. Musoni explique le système de “décentralisation” qui permet aux politiques prévues par le gouvernement central d’être mises en œuvre dans les coins les plus reculés du pays: “Vous prenez les dirigeants élus (locaux), vous les amenez à un séminaire, vous les formez, nous leur montrons les avantages, leur donnons des outils, des kits, et ils retournent chez eux: vous savez que cela va se faire. Ils font vraiment un grand travail”. Le résultat est que les dirigeants locaux se trompent souvent en faisant du zèle plutôt que de travailler avec soin. Les Batwa rendus sans abri n’ont pas été oubliés, disent les autorités. Le ministre du gouvernement local, Musoni, affirme: “C’était une erreur commise par certains dirigeants locaux (dans l’est et le sud du Rwanda). Ils n’ont pas reçu le vrai message. Mais j’ai passé [un] communiqué à la radio et les ai avertis, et cela a immédiatement cessé. Mais il y avait eu certaines familles qui ont été réellement touchées. Niyomugabo confirme que, pour autant que Corporwa le sache, les démolitions prématurées ont cessé. Musoni déclare que les dirigeants locaux ont été instruits de louer des maisons au nom des familles touchées, ou de les aider à rester avec des membres de leur famille.