NAIROBI, 16 sep (IPS) – Lorsqu’un médecin demande à un malade de prendre un comprimé trois fois par jour, il n’a souvent aucun moyen d'assurer le respect de ces instructions.
Beaucoup de malades cessent de prendre leurs médicaments une fois qu'ils sentent qu'ils ont retrouvé leur force – surtout lorsque le traitement dure des mois. Quand le médicament est pour une maladie très infectieuse comme la tuberculose, le non respect du traitement peut avoir de graves conséquences…
Daniel Ngetich et Patrick Kipngetich poireautent actuellement dans une prison au Kenya; à moins qu’une cour n’en décide autrement, ils y resteront pendant huit mois jusqu'à ce qu'ils terminent leur traitement antituberculeux.
Henry Ngetich, qui était également arrêté pour non respect de son traitement, a été assez chanceux de se retrouver à l'hôpital parce qu'il est dans un état critique.
La décision du gouvernement du Kenya d’arrêter et d’incarcérer les personnes souffrant de tuberculose a été fustigée par des organisations de défense des droits humains qui la qualifient de violation de leurs droits.
“Toute personne a droit à des soins médicaux de qualité et ceux-ci doivent être fournis avec dignité et respect”, a déclaré Pascaline Kang'ethe, la coordonnatrice nationale des droits à la santé et de la lutte contre le VIH/SIDA à ActionAid International-Kenya, une organisation non gouvernementale internationale. “C'est un cas de discrimination et la décision ne peut qu’amener d'autres personnes dans le besoin de traitement à fuir de peur d'être arrêtées”.
Nelson Otwoma, le directeur général du Réseau des personnes vivant avec le VIH/SIDA, a dit que les deux hommes sont actuellement détenus en prison dans des conditions déplorables et n'ont pas accès à l’alimentation adéquate qu’il faut pour le traitement de la tuberculose.
“Quand nous avons fait une visite, nous avons constaté qu’ils étaient détenus dans la même pièce que d’autres prisonniers. Ils n’étaient pas isolés. Pour aggraver les choses, ils sont traités comme des criminels ordinaires et sont menottés sous surveillance armée”, a indiqué Otwoma.
S'adressant à IPS, le directeur du Programme national de lutte contre la lèpre et la tuberculose, Joseph Sitienei, a défendu cette action du gouvernement, disant qu'ils avaient agi pour sauvegarder les intérêts des autres après avoir reçu des plaintes venant des membres de la famille.
“L'agent de santé publique dans cette région a agi conformément à la loi en vertu de l’article 27 de la Loi sur la santé publique – qui l'autorise à prendre des mesures nécessaires, y compris la détention des malades infectieux afin d’éviter la propagation d'une maladie”, a déclaré Sitienei.
Selon une estimation de 2008 de l’Organisation mondiale de la santé, 5.000 personnes dans le monde meurent de la tuberculose tous les jours.
Selon les autorités de la santé, plusieurs autres pays ont également adopté l'incarcération pour contenir la propagation de la tuberculose, lorsque des recherches ont découvert la présence d'une tuberculose très fatale, extrêmement résistante aux médicaments, dans la province de KwaZulu-Natal, en Afrique du Sud.
En 1994, les autorités de la santé d’Israël ont initié des procédures juridiques visant l'isolement obligatoire de toute personne sans-abri, atteinte de tuberculose infectieuse résistante à plusieurs médicaments (MDR-TB), qui n’arrivait pas à prendre les médicaments.
En Afrique du Sud, en 2007, la découverte de la tuberculose hautement fatale et extrêmement résistante aux médicaments (XDR-TB) a suscité un débat sur l'isolement obligatoire. La décision a été prise pour mettre en quarantaine les malades de tuberculose résistante aux médicaments dans les établissements comme l'Hôpital Brooklyn Chest, au Cap.
“Il y a des défis sans réponses”, a déclaré à l'Agence de presse sud-africaine, Simon Moeti, chef-médecin du centre. “Il existe des gens qui refusent le traitement, des personnes qui veulent prendre la fuite”.
Otwoma a dit que l'incarcération des deux hommes dans la vallée du Rift, au Kenya, a envoyé le mauvais message et provoqué la panique parmi d’autres malades de la tuberculeuse qui ont arrêté de prendre leurs médicaments.
“En effet, lorsque nous avons visité la maison de Daniel, sa femme a indiqué que leur dernier-né toussait. Toutefois, elle a peur de faire des tests craignant d’être incarcérée avec l'enfant pour faciliter le traitement”, a-t-il affirmé.
Conformément à la Loi sur la santé publique, la sauvegarde de la sécurité des autres remplace le droit de l'individu au confort. Les patients qui sont déclarés comme souffrant de maladies infectieuses peuvent être isolés pour éviter la propagation de ces maladies et cela devrait être fait essentiellement dans des salles spécifiques dans les hôpitaux publics.
Mais Allan Ragi, le directeur exécutif du Consortium des organisations non gouvernementales de lutte contre le SIDA au Kenya, indique que les hôpitaux publics ne disposent pas de telles installations.
“Au titre du cinquième round du Fonds mondial, le Kenya a obtenu 19 millions de dollars pour construire une salle d'isolement à l'Hôpital national Kenyatta. Cinq ans plus tard, cela n'est pas encore terminé”, a déclaré Ragi.
Il a avancé qu’au lieu de se concentrer sur l'arrestation des défaillants, le gouvernement devrait investir dans la sensibilisation sur la tuberculose et son traitement.
“Ce pays risque une épidémie de tuberculose résistante à plusieurs médicaments parce que nous n'avons pas la capacité de dépister tout le monde et de suivre le traitement. Le gouvernement devrait investir dans la sensibilisation et former des agents de sensibilisation sur la tuberculose qui travailleront dans la communauté pour éduquer les autres sur le fait que la tuberculose est guérissable, mais que l’on doit adhérer au traitement”, a expliqué Ragi.
Le gouvernement a indiqué que les deux personnes qui ont été incarcérées souffrent de la tuberculose résistante aux médicaments, mais ceci est réfuté par les militants des droits de l'Homme qui affirment que des tests pour confirmer cela n'ont pas été effectués.
A la fin de 2009, le Kenya a enregistré 110.065 cas de tuberculose. Le taux de non respect du traitement est de cinq pour cent et le gouvernement s'emploie à réduire ce chiffre à trois pour cent.
En 2009 le Kenya comptait 500 cas de MDR-TB. Seuls 117 sont sous traitement. La MDR-TB résiste à deux des médicaments antituberculeux de première ligne les plus puissants. Elle peut être toutefois traitée par de longs traitements avec des médicaments de deuxième ligne coûteux, qui présentent plus d'effets indésirables. Le traitement d’un seul cas appelle à des médicaments d'une valeur supérieure à 16.250 dollars.
Le Kenya est 13ème sur la liste de l'Organisation mondiale de la santé des Nations Unies des pays à forte prévalence de tuberculose.

