NIGER: Les premières victimes de l’assainissement de la junte

NIAMEY, 23 juin (IPS) – Le débat sur la gestion des permis miniers et pétroliers au Niger sous le règne du président Mamadou Tandja refait surface avec l’arrestation et l’inculpation, le 18 juin, de quatre personnes proches de l’ancien régime dont un fils de Tandja et un ancien ministre des Mines.

“L’arrestation et l’emprisonnement de ces quatre personnes, qui ne sont certainement pas les seules impliquées dans le business de permis sous l’ère Tandja, constituent un signal fort dans le cadre de l’assainissement promis par la junte militaire”, déclare Salissou Oubandoma, coordonnateur du Groupe de réflexion et d’action sur les industries extractives (GREN), une organisation non gouvernementale (ONG) basée à Niamey, la capitale nigérienne. Mohamed Abdoulahi, ancien ministre des Mines, Oumarou Massalabi, ex-directeur des mines, Hadiatoulaye Tandja, fils de l’ex-président Tandja, et Ibrahim Hamidou, directeur de publication de l’hebdomadaire 'La Nouvelle Tribune du peuple' et gérant de l’agence de communication 'Multimédia communication', sont épinglés par un rapport de l’inspection d’Etat, qui a mis en évidence des anomalies dans l’octroi des permis miniers au niveau du ministère des Mines. Le doyen des juges d’instruction du tribunal régional de Niamey devant qui ils ont comparu le 18 juin, les a inculpés pour blanchissement de capitaux, corruption et trafic d’influence et les placés sous mandat de dépôt, selon Oumarou Soulèye, un des avocats des prévenus. “Mohamed Abdoulahi et Hadiatoulaye Tandja sont déposés à la prison de Say, dans l’ouest du pays; Ibrahim Hamidou est envoyé à la prison de Koutoukalé et Oumarou Massalabi à la maison d’arrêt de Niamey”, a indiqué Soulèye à IPS, ajoutant que le montant des capitaux blanchis, qui est la charge la plus lourde, n’a pas été précisé. Selon Boureïma Fodi, un avocat de Niamey, sur la base de cette charge, les prévenus encourent trois à sept ans de prison et des amendes équivalant au triple du montant sur lequel porte le blanchissement, d’après la loi de juin 2004 sur l’enrichissement illicite. “La date du procès sera fixée à la fin de l’instruction”, a-t-il dit à IPS. En 2009, des journaux locaux avaient révélé un scandale portant sur une commission de l’ordre de cinq millions de dollars empochée par Hamidou et le fils Tandja dans le cadre d’une transaction sur un permis minier avec une compagnie étrangère. Selon Oubandoma, de GREN, la révélation de ce scandale, qui a provoqué l’interpellation de huit directeurs de journaux à la police en août 2009, a permis de mettre à nu la gestion “mafieuse” des permis sous le régime précédent. “Des personnes proches du régime, sans aucune compétence dans le domaine des industries extractives, ont créé des sociétés pour jouer aux intermédiaires entre l’Etat et les compagnies étrangères cherchant des permis au Niger, moyennant de fortes commissions”, a-t-il déploré, qualifiant d’inadmissible cette pratique. Naomi Binta Stansly, du Réseau des organisations pour la transparence et l’analyse budgétaire (ROTAB – Publiez ce que vous payez/Niger), une ONG basée à Niamey, partage cette opinion. “C’était une insulte à l’endroit des communautés des zones extractives qui végètent dans le dénuement”, a-t-elle affirmé à IPS. Pour Souleymane Illiassaou Magagi, un cadre du ministère des Mines, cette pratique a été favorisée par l’absence d’une structure de promotion des ressources naturelles, dans le cadre de la nouvelle politique de diversification des partenaires – engagée par l’ex-président Tandja. “Normalement, pour l’obtention d’un permis, une compagnie doit fournir, entre autres informations, les preuves de sa capacité technique à pouvoir mener les travaux, mais aussi de sa capacité financière”, a expliqué Magagi à IPS. “Toutefois, les sociétés juniors, qui n’ont pas de grande surface financière pour exploiter un bloc, peuvent aussi y accéder pour des opérations de recherche, quittes à rétrocéder – après – le permis à une autre compagnie capable de l’exploiter”, ajoute-t-il. Malheureusement, ces critères n’ont pas toujours prévalu dans l’octroi des permis, qui se décidait dans certains cas directement à la présidence de la République ces dernières années, selon Magagi. D’après les statistiques du ministère des Mines, 159 permis d’exploration et d’exploitation dans les domaines minier et pétrolier ont été accordés à une trentaine de compagnies à travers le monde, dont 95 permis entre 2008 et 2009. Sur ces 159 permis, il n’y a pas plus de 12 en activité actuellement et qui sont gérés par seulement quatre compagnies, selon Magagi. Cette opération, perçue au sein de l’opinion comme un bradage des richesses du sol du pays, avait conduit un groupe de députés de la 5éme République à introduire un proposition de résolution visant la création d’une commission de contrôle parlementaire sur les conditions et l’environnement d’octroi des permis de recherche et d’exploitation miniers et pétroliers. Mais, cette démarche n’avait pas abouti. “Nous avons accueilli avec beaucoup de déception le rejet de ladite proposition par l’Assemblée nationale, après son examen le 18 mai 2009”, se rappelle Abdou Sidi, du ROTAB. “C’était la preuve patente que l’entourage de Tandja était hostile à toute forme d’investigation sur l’octroi des permis, et certains députés l’ont avoué après la dissolution de l’Assemblée nationale”, ajoute Sidi à IPS, exhortant les autorités de la transition à faire toute la lumière sur ce dossier. Mais, malgré l’assurance donnée par le porte-parole de la junte, le colonel Abdoulkarim Goukoye, qu’il ne s’agit pas “d’une chasse aux sorcières” et que l’opération “d’assainissement” ainsi engagée se fera “dans un cadre légal”, certains partisans du système renversé redoutent des actions ciblées. “Depuis le coup d’Etat du 18 février, Ibrahim Hamidou n’a eu de cesse de critiquer vertement la junte militaire à travers ses écrits et ses interventions sur les médias audiovisuels. Cela peut justifier l’empressement avec lequel ce dossier – où son nom est cité – est transmis à la justice”, soutient Aïchatou Amadou, une supporter de Tandja, à Niamey. “Nous attendons de voir la suite des inspections pour en avoir le cœur net”. Pour Hamani Mahamadou, un autre partisan du régime déchu, “cette nouvelle vague d’arrestations, qui débouche maintenant sur des emprisonnements, n’est qu’une version améliorée de celle que la junte a maladroitement tentée au début de la transition, en procédant à l’interpellation de plusieurs hauts responsables de la 6ème République qu’elle avait accusés de tentative de déstabilisation de la transition”. Il a ajouté à IPS : “Comme cette première tentative a échoué, il faut maintenant chercher des dossiers compromettants contre les acteurs du régime déchu, à transmettre directement à la justice, pour éviter l’échec de la procédure”.