COMMERCE-AFRIQUE AUSTRALE: "Reprendre le contrôle des négociations des APE"

WINDHOEK, 19 mai (IPS) – Les gouvernements d’Afrique australe doivent reprendre le contrôle des négociations sur les accords commerciaux appelés accords de partenariat économique (APE).

Des questions considérées comme bloquant les accords devraient être résolues avant la poursuite des négociations pour un APE complet. Il s'agit notamment de limiter l'APE à un accord sur les biens uniquement et, pour l'UE, de laisser tomber sa demande de réciprocité.

Les demandes émanent d'une réunion publique tenue les 24 et 25 mars à Windhoek, la capitale de la Namibie, par le Réseau de solidarité des peuples d'Afrique australe (SASPN) et l'Initiative chrétienne d’Afrique australe (SACHI).

SACHI est une organisation non gouvernementale (ONG) chrétienne, non confessionnelle, qui lutte pour “le renforcement des capacités des dirigeants à devenir des citoyens dynamiques et transparents, la promotion des valeurs morales du chrétien et de ses obligations, et [qui] s'engage activement dans le processus démocratique en Afrique australe”.

SASPN a été lancé en 1999 par des groupes de la société civile qui croient que la lutte pour une justice économique, environnementale, sociale et politique, y compris la participation des populations à la prise de décisions, se poursuit après la chute de l'apartheid.

Dans la même veine, des militants venus de neuf pays africains, représentant trois blocs de négociation des APE, ont adopté une déclaration contre les APE au cours de la réunion.

“Si nous ouvrons les secteurs des services comme le souhaite l'UE, les entreprises européennes ayant un avantage concurrentiel énorme auront un accès illimité à nos eaux, à notre électricité ou à nos télécommunications alors que nous n’avons aucune réglementation en place”, a déclaré Rangarirai Machemedze, directeur adjoint de l’Institut d’Afrique australe et orientale du commerce, de l'information et des négociations (SEATINI), un membre du SAPSN. Les pays africains doivent diversifier leurs options commerciales; et la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC) et l'Union douanière d'Afrique australe devraient beaucoup plus évoluer de manière décisive avec l'intégration économique régionale, a indiqué Dot Keet, militante pour le commerce et chercheuse associée au Centre des informations alternatives et du développement au Cap, en Afrique du Sud, un autre membre du SAPSN.

Une partie de cela, selon Machemedze, c’est le développement des cadres réglementaires nationaux avant de se lancer dans des accords commerciaux qui exigent l'ouverture des marchés.

“Les APE dans leur forme actuelle n’aideront en aucune manière à développer les économies de l'Afrique”, a soutenu Machemedze. “Alors que le monde développé voit le commerce comme une fin en soi, pour nous le commerce est un moyen vers une fin. Cette fin, c’est le développement. Actuellement, peut-être cinq pays africains sont en mesure de produire des biens, d’ajouter de la valeur aux produits et de les vendre au niveau international. D'autres pays sont incapables de le faire, à cause de mauvaises infrastructures, de la capacité de production limitée et d’un manque d'investissement dans la recherche et le développement”, a-t-il expliqué.

“Alors, comment l'Afrique peut-elle efficacement rivaliser avec l'UE sur la base d'une égalité supposée?”, a demandé Machemedze.

Dakarayi Matanga, secrétaire général du SAPSN, a ajouté: “la réciprocité en matière commerciale dans ce cas, signifie en réalité que 'le gagnant prend tout'. Les pays qui ont dominé le commerce mondial dans le passé continueront à faire ainsi. Mais l'Afrique mérite l’opportunité de protéger ses marchés. Aucun pays n'a été capable de développer son économie sans la protection”.

Le principe de réciprocité dans l’APE – sur lequel l'UE a insisté – est ridicule, selon Keet. “Un des plus grands mythes dans les négociations des APE est que l’Organisation mondiale du commerce (OMC) exige la réciprocité dans les APE. Les Européens donnent un accès non réciproque à leurs marchés tout le temps, plus récemment aux Etats balkaniques, sans que cela n’entraîne une contestation à l'OMC.

L’insistance de Bruxelles sur la réciprocité et la clause de la nation la plus favorisée, controversée, qui élargit automatiquement les accords commerciaux préférentiels avec les pays tiers à l'Union européenne est, à son avis, motivé par un besoin désespéré des Européens d'accéder à de nouveaux marchés.

“C'est une inversion totale de la réalité que les APE seraient dans nos intérêts. La stratégie de domination de l’euro dans le monde, mise en place par Bruxelles, vise directement à assurer l'accès aux marchés pour les producteurs européens qui sont sous une énorme pression des pays émergents (tels que la Chine, l'Inde et le Brésil).

“C'est pourquoi il est important pour l'Europe de réaffirmer sa domination sur l'Afrique. La Commission européenne exploite délibérément les tensions existantes et encourage les intérêts particuliers, tels que ceux de l'industrie des fleurs coupées au Kenya”.

Les critiques de l’APE au SAPSN soulignent que les intérêts des producteurs de fleurs au Kenya ont donné l'impulsion décisive pour que la Communauté d'Afrique de l’est (EAC) signe l'accord commercial controversé. “Mais il existe évidemment beaucoup plus d’intérêts dans cette région qui auraient dû être pris en compte”, a fait remarquer Keet.

“Comment cela favorise-t-il votre sécurité alimentaire si vous arrêtez de produire des cultures et commencez à cultiver des fleurs pour l'exportation?”, a ajouté Matanga.

L'UE est en train de manier le bâton et la carotte, selon l'analyse des groupes de la société civile. “Elle refuse de discuter du plus large contexte économique, tel que les propres subventions agricoles de l’Europe qui sont très difficiles à concurrencer”, a commenté Matanga.

Les pays pauvres sont en train d’être bloqués à travers des règles de l'OMC permettant de verser des subventions à leurs agriculteurs et, même s'ils étaient autorisés, ils ne seraient pas en mesure de dépenser 365 milliards de dollars sur ces subventions, comme l’ont fait les pays riches en 2007.

Matanga a en outre estimé que l'UE utilise l'aide au développement comme un “appât” pour ouvrir les marchés.

Keet a déclaré: “Nous comprenons le désespoir des pays comme le Mozambique qui sont presque entièrement dépendants de l'aide. Le Zimbabwe vient de signer l'APE, abandonnant essentiellement sa protection des industries naissantes simplement comme un exercice de relations publiques avec l'UE. Pourtant, il y a des pays comme la Namibie, le Malawi et la Zambie qui ont adopté une position et dit qu'ils ne signeront pas tant que certaines conditions ne sont pas réunies”.

Pendant ce temps les APE empêchent le projet de l'intégration économique régionale dans la SADC en divisant la région en différents blocs de négociation des APE. “La Zambie et le Zimbabwe ont été déterminés à négocier sous la configuration de l’APE de l'Afrique orientale et australe (ESA)”, a expliqué Machemedze. “C'est un groupement obscur qui n'existe même pas en termes de structures régionales actuelles”.

Matanga a ajouté: “Nous sommes en train d’être balkanisés. A travers les APE, l'UE fait la promotion d’un programme néolibéral qui nous divise. Au lieu de parler du vrai commerce équitable, l'ouverture accélérée des marchés menace les moyens de subsistance des petits producteurs et fermiers en Afrique australe”.