FREETOWN, 12 avr (IPS) – Perdu quelque part dans la brousse, se trouve un panneau portant l’inscription: “Ogoo Farm (Ferme Ogoo) est une communauté exempte de défécation en plein air”.
Cette communauté périurbaine d'environ 3.000 habitants était l'un des villages où l'UNICEF et le ministère de la Santé de la Sierra Leone ont mis en œuvre en 2008 la phase pilote d'un Programme d’assainissement total conduit par les communautés.
Le programme forme les communautés sur les dangers de la défécation en plein air – qui contamine les cours d'eau et d’autres sources d'eau – et mobilise des mesures pour mettre fin à cette pratique.
Selon les derniers chiffres de l'UNICEF et de l'Organisation mondiale de la santé, 11 pour cent seulement des personnes vivant en Sierra Leone ont accès à des installations sanitaires adéquates; dans les zones rurales, c’est juste cinq pour cent. Environ la moitié seulement de la population – et moins d’un tiers dans les zones rurales – a accès à l’eau potable.
Ces statistiques expliquent la position peu enviable de la Sierra Leone comme la nation ayant le pire taux de mortalité des enfants de moins de cinq ans au monde.
Mais le mécanisme poussant le programme à Ogoo Farm, à 40 kilomètres de Freetown, la capitale de la Sierra Leone, semble être bloqué en sens inverse. La majorité des habitants de la communauté continuent de se diriger vers un endroit calme dans la brousse pour déféquer.
“Tout simplement, le projet ne fonctionne pas correctement”, a déclaré à IPS, Bai Kabia, le chef de Ogoo Farm. Il a expliqué qu'au départ, les villageois étaient tous ravis à l'idée de garder leur village hygiénique.
“La sensibilisation était spectaculaire. Nous avons noté que l'idée d'utiliser la brousse et les cours d'eau dans notre village comme toilettes était mauvaise et nuisible à la santé de tout le village et nous avons convenu de commencer à construire des toilettes”, a expliqué Kabia.
Ils ont creusé 70 latrines à fosse autour du village, a-t-il dit, chacune avec un rideau fait de toile de bâche ou de sacs de riz en nylon pour mettre l’utilisateur à l’abri des regards.
Les toilettes n'étaient pas une grande réussite. Les femmes de Ogoo Farm étaient parmi les premiers à cesser de les utiliser.
Ce n’était pas encore le pire. “Quand les pluies sont arrivées, la toile servant de couverture a été détruite. Nous avons également constaté que les fosses n’étaient pas sûres puisque la boue les entourant s'écroulait car nous n'avons pas utilisé des barres de fer pour construire les fosses; nous avons utilisé des bois et ceux-ci pourrissent sous la pluie”, a déclaré Kabia.
“Les trous ont même été inondés et ont fait remonter tout ce que nous y avons déposé”.
Selon Kabia, ils ont invité l'UNICEF et le ministère de la Santé à une réunion et ils leur ont parlé des problèmes.
“Nous avons suggéré qu'ils nous aident à construire des toilettes appropriées. Nous nous sommes proposés pour fabriquer des blocs de boue et nous voulons qu'ils nous donnent des tôles ondulées pour [fabriquer un] toit. Ils ont promis qu'ils rechercheraient un financement pour cela, mais jusqu'à présent rien n'a été fait”.
Mais Thomas Amara, directeur par intérim de la santé environnementale au ministère de la Santé et de l'Assainissement, a déclaré à IPS que ce n'est pas la façon dont fonctionne le programme d'assainissement.
“Ce que le projet fait, c’est d’amener la communauté à prendre des mesures contre la défécation en plein air. Nous les amenons à voir de façon frappante que la défécation en plein air est mauvaise pour la communauté puisqu’elle peut contaminer leur source d'eau et donc entraîner des maladies comme la diarrhée”, a expliqué Amara.
Arnold Cole, spécialiste de l'eau et de l'assainissement de l'UNICEF pour la Sierra Leone, a confirmé que le programme ne fournit aucune subvention quelconque aux communautés.
“Nous encourageons l'autonomisation”, a affirmé Cole. L'UNICEF fournit un financement et un appui technique à plus de 30 ONG et aux autorités de six districts pour étendre le programme de sensibilisation et de mobilisation sur tout le pays.
Cole a affirmé que Ogoo Farm était une exception dans un programme qui réussit dans d'autres parties du pays; avec le ministère de la Santé, ils ont identifié des habitants enthousiastes qu'ils désignent comme des “leaders naturels” qui vont ensuite dans d'autres villages et villes diffuser le message.
Amara du ministère de la Santé a déclaré que dans certains villages ruraux, à Port Loko, à Kenema et à Moyamba, le programme a été épousé avec une telle ferveur que des lois contre la défécation en plein air ont été adoptées, avec de lourdes amendes contre les coupables.
“Ils ‘augmentent leur nombre’ aussi, construisent de meilleures toilettes permanentes avec leur propre argent”, a dit Amara.
Une différence, a-t-il noté, est que les villageois dans les provinces possèdent généralement les maisons dans lesquelles ils vivent. Ils sont plus disposés à supporter les frais de construction des infrastructures améliorées comme des toilettes que ceux des communautés proches des zones urbaines, telles que Ogoo Farm, où la plupart des habitants sont des locataires qui se tournent vers leurs propriétaires pour construire des toilettes permanentes.
Bai Kabia, le chef de Ogoo Farm a été d’accord: “Ils ne veulent prendre la responsabilité de rien et dès qu'ils ont découvert que le projet est en train d’être facilité par des ONG – surtout les grandes organisations comme l'UNICEF – ils pensaient qu'il devrait y avoir de l'argent pour tout”.
Et c'était ainsi que le panneau de “l’interdiction de la défécation en plein air” a été déraciné seulement deux mois après qu’il a été posé. “Nous ne voulons pas vivre dans le mensonge, [la défécation en plein air] est toujours là”, a soupiré le chef du village.
Toutefois Kabia a révélé que l'Association des agriculteurs dans leur communauté a promis de construire des toilettes publiques appropriées dans différents endroits de la communauté, dans le cadre de leur responsabilité sociale.
Le chef a dit qu'il encourage également les gens de la communauté, les locataires et les propriétaires à construire des toilettes pour leurs maisons et que les constructions de nouvelles maisons ne seront pas approuvées si le plan ne comprend pas la construction de toilettes.

