ACCRA, 20 jan (IPS) – Juliana Kweais a une petite cicatrice sur sa lèvre inférieure, obtenue depuis la première fois qu'elle a été témoin d'un avortement. Le coup sec sur sa bouche a été donné par sa grand-mère, après que Kweais, 13 ans, avait demandé pourquoi sa tante avait donné “naissance” à un sac ensanglanté.
Les yeux de Kweais deviennent vitreux quand qu’elle se souvient de cette nuit douloureuse, il y a presque 20 ans. Sa tante était célibataire, et leur famille trop pauvre pour subvenir aux besoins d’un autre enfant.
En avalant un médicament à base de plantes, de pierres ramassées au sol, d’abrototo, de pepre, et de hentea – des feuilles qu’on trouve principalement dans les forêts des régions rurales du Ghana – sa tante est entrée en travail, s’est-elle rappelée.
Les avortements non médicaux sont fréquents au Ghana, où l'avortement est illégal. Pourtant, pendant que de plus en plus de personnes sont témoins des souffrances et des décès des femmes qui ont tenté des avortements dangereux, davantage d’organisations internationales essaient de fournir le contrôle des naissances, ou d'exploiter les lacunes juridiques pour pratiquer des avortements.
Au Ghana, les avortements sont rarement autorisés, mais uniquement dans les situations de viol, d'inceste ou de risque pour la vie de la mère ou de l'enfant.
Plutôt que de faire pression sur le gouvernement pour légaliser l'avortement, des groupes d'experts de la santé sont en train de travailler en vue de rendre l'avortement médical disponible aux femmes ghanéennes dans plusieurs circonstances qui pourraient permettre au gouvernement de considérer l'autre voie.
Des groupes tels que 'Marie Stopes International', une organisation des soins de santé de la reproduction, basée en Grande-Bretagne, a géré plusieurs centres de santé maternelle, prenant peu d’argent ou rien aux femmes ici.
“La dernière chose dont les femmes vulnérables ont besoin, ce sont des manifestants à l’extérieur des centres portant des signes anti-avortement”, a déclaré la directrice Faustine Fynn-Nyame.
Une clause dans la loi qui autorise l'avortement dans les cas où l'accouchement pourrait causer de “préjudice à la santé physique ou mentale (de la mère)”, donne à ces centres de santé la possibilité de fournir des services d'avortement médical sûr dans des circonstances où avoir un enfant pourrait provoquer une angoisse mentale.
Mais des responsables du gouvernement ont prévenu que seuls les médecins, et non les activistes, seront autorisés à décider de ce qui constitue “l'angoisse”.
Zita Okaikoi, ministre de l'Information, a indiqué dans une interview “qu’il ne devrait y avoir aucun avortement parce qu'une fille veut terminer ses études. L'avortement n'est pas légal, et nous ne sommes nullement pas en train de le changer”. On sait que les filles abandonnent l'école si elles tombent enceintes.
Ebenezer Aryee, directeur des opérations de 'Marie Stopes', a affirmé que “l'ignorance et le manque de ressources” alimentent les avortements dangereux. L'organisation est en train de lutter contre cela, a-t-il dit, en fournissant un planning familial bon marché – et des avortements médicaux si nécessaire. La procédure coûte 25 dollars. Les préservatifs sont gratuits dans le centre, et les pilules contraceptives et des piqûres similaires coûtent seulement 35 cents.
Le Ghana a un taux de mortalité maternelle élevé, une mesure qui reflète le risque pour une femme de mourir pendant la grossesse, l'accouchement ou un mois après.
Il y a eu 560 décès maternels pour 100.000 naissances vivantes en 2008 – un taux légèrement meilleur par rapport à la moyenne subsaharienne de 900 pour 100.000 naissances vivantes, mais plus de 50 fois plus élevé qu’aux Etats-Unis, où le taux est de 11 décès pour 100.000 naissances, selon les données de l’Organisation mondiale de la santé.
Le ministre de la Santé du Ghana, le commandant Courage Quashigah, a déclaré la mortalité maternelle une urgence nationale. Alors que le nombre exact des décès résultant des avortements dangereux est contesté, certains défenseurs estiment qu'ils sont responsables pour 20 à 30 pour cent des décès maternels ici.
“Même un seul décès maternel est inacceptable, si cette femme était votre mère ou votre soeur”, a indiqué le vice-président John Dramani Mahama, après une projection d'un documentaire sur la santé de la reproduction ici pendant l'été 2009.
Interrogé instamment sur l'idée selon laquelle les avortements sécurisés devraient être plus largement disponibles, il a répondu: “Je crois qu'il est important de créer des voies pour que ceux ou celles qui le désirent l'obtiennent”.
Les activistes ne sont pas optimistes que ses sentiments se traduiront par une modification de la loi. Et ils ne font pas pression pour cela non plus. Mais ils veulent que la loi soit amendée afin que les médecins qui pratiquent des avortements soient protégés contre de potentielles poursuites. Beaucoup de médecins craignent une sanction sévère, telle que la prison à vie, si une procédure blesse ou tue un patient.
Beaucoup de femmes disent que les quelques médecins qui pratiqueraient discrètement un avortement prennent jusqu'à 500 dollars – le salaire de plusieurs mois pour bon nombre de Ghanéens. D'autres hésitent du fait de leurs croyances religieuses.
Malgré l'incident traumatique qu’elle vécu en tant qu’adolescente, Kweais, aujourd’hui âgée de 31 ans, affirme qu'elle a eu elle-même 10 avortements non médicaux, en utilisant plusieurs décoctions. Elle dit qu'elle continue de tomber enceinte d’un petit ami abusif qu'elle tente de quitter.
“Je craignais d’aller à l'hôpital”, a-t-elle dit. “Parce qu'ils diraient 'non', puis m'arrêteraient”.
*Spécial pour IPS, provenant de NYU Livewire

