MAURICE: Elles vendent des œufs pour scolariser leurs enfants

PORT-LOUIS, 26 oct (IPS) – La vie n’a pas été rose pour ces trois femmes mauriciennes car en plus d’être issues de milieux modestes, elles ont été abandonnées par l’homme qui partageait leur vie. Clauna, Christelle et Virginie sont trois jeunes femmes qui se battent seules pour nourrir et élever leurs enfants.

Chaque jour est un combat pour elles. Toutefois, grâce à un projet d’élevage de poules pondeuses, ces femmes des faubourgs de Port-Louis, la capitale de l’Ile Maurice, tentent de devenir financièrement indépendantes. Elles refusent de devenir des assistées. Elles ont donné seulement leurs prénoms, préférant ne pas révéler leurs noms de famille pour préserver leur identité.

Leur aventure a commencé en octobre 2008. Solange Potou, assistante sociale qui les soutient, rédige pour elle un projet d’élevage de poules et l’envoie à la 'Mauritius Commercial Bank'. Après examen du projet, cette institution bancaire consent à leur accorder un prêt grâce auquel elles achètent chacune, 24 poules pondeuses, et un pondoir. Ces trois femmes ne seront pas seules à porter ce projet à bout de bras. Une quinzaine d’autres femmes les rejoindront. La plupart d’entre elles ont des enfants à leur charge parce que leurs époux ont abandonné le toit conjugal. «Ce sont des battantes qui veulent sortir du gouffre de la misère. Elles veulent être responsables et travailler à leur compte. Ce sont des femmes extraordinaires qui, malgré leurs soucis, arrivent à se tenir debout. Elles ont une hantise: que leur passé rattrape leurs enfants», explique Potou. Elles ne souhaitent plus de se trouver à nouveau coincées dans l’étau de la pauvreté dont leurs enfants pâtiraient. Clauna, âgée de 19 ans, est mère d’un enfant d’un an. La jeune femme a, comme les autres, obtenu 24 poules pondeuses qu’elle nourrit comme il faut et qui pondent. Au début, les gens étaient réticents à acheter la dizaine d’œufs qu’elle obtient par jour de ses pondeuses. Mais petit à petit, la communication de bouche à oreille fonctionne et elle a alors trouvé des clients réguliers. «Les gens ne comprenaient pas notre démarche. Ils ne se rendaient pas compte que pour nous, ce travail, c’était du sérieux. Quand ils l’ont compris, ils ont accepté notre activité et ils ont alors porté un autre regard sur nous», déclare Clauna. «Nous avons réussi à fidéliser des clients du fait que nous vendons nos œufs moins cher, soit à quatre Roupies l’unité au lieu de six Rs (moins d’un dollar US) comme c’est le cas ailleurs». Elle affirme que la formation, qui leur a été initialement dispensée par des professionnelles, les a grandement aidées. Virginie Alexandrine, 25 ans, qui a finalement son nom de famille, est une mère de quatre enfants, dont l’aîné a six ans. L’argent qu’elle perçoit de la vente des œufs de ses pondeuses, est utilisé pour payer la scolarité de ses enfants. «Je ne gagne pas beaucoup, mais avec le peu que j’obtiens, j’essaie de faire rouler ma cuisine et je scolarise mes enfants. C’est pareil pour nous toutes», explique Virginie. Depuis que son partenaire l’a abandonnée, Virginie vit avec son père à Ste-Croix, une région périphérique de Port-Louis.

Pour sa part, Christelle ne s’est pas contentée d’acheter 24 poules pondeuses. Grâce à de petites économies réalisées antérieurement, elle s’est aussi acheté une dizaine de poussins. «Je veux aller plus loin dans la vie et être une femme qui puisse tenir sur ses pieds. La vie m’a meurtrie, mais ce n’est pas pour autant que je vais baisser les bras», souligne-t-elle, regardant ses interlocuteurs de 'Gender Links' droit dans les yeux. Toute sa détermination se lit au fond de ses prunelles. Christelle sait que c’est à la sueur de son front qu’elle arrivera à progresser. Ses enfants, qui sont encore en bas âge, sont sa principale source de motivation, dit-elle.

Clauna, Christelle et Virginie sont conscientes que les fléaux sociaux gagnent du terrain dans les faubourgs de la capitale mauricienne où elles vivent. Elles ne veulent pas céder à l’appât du gain facile car elles sont portées par l’amour qu’elles éprouvent pour leurs enfants. «La drogue et le travail sexuel sont derrière les portes de nos maisons en tôle. Nous y sommes exposées, de même que nos enfants. Si nous ne faisons rien, ces derniers se feront happer et il sera alors très difficile de les remettre sur les rails par la suite», affirme Clauna.

Ces trois femmes espèrent un jour vendre leurs œufs sur une grande échelle en doublant leur basse-cour et en gagnant beaucoup plus d’argent. Elles sont conscientes que ce ne sera pas aussi facile qu’à leurs débuts, mais elles disent qu’elles croient dur comme fer en leur bonne étoile. «On est sur la bonne voie. C’est ce qui compte», lance Virginie. Lorsque leurs interlocuteurs de 'Gender Links' s’apprêtent à prendre congé d’elles, l’une d’entre elles ajoute: «Nous continuerons à nous battre pour ne plus vivre dans des conditions précaires. Nos enfants méritent beaucoup mieux». Et Potou, qui veille sur elles comme un ange gardien, estime que «les trois sont sur la bonne voie. Je suis certaine qu’elles réussiront, quittes à lutter contre vents et marées», affirme-t-elle. *(Kendy Mangra est journaliste à Maurice et a écrit cet article pour 'Gender Links', une organisation non gouvernementale d’Afrique australe qui lutte pour l’égalité de genre. Cet article est publié en vertu d'un accord de coopération entre 'Gender Links' et IPS).