AFRIQUE DU SUD: "Si vous êtes sans terre, vous êtes damné"

LE CAP, 21 oct (IPS) – Un groupe de petits fermiers sud-africains a déposé une plainte contre le gouvernement auprès de la Commission sud-africaine des droits de l’Homme (SAHRC), accusant les autorités de ne pas aider suffisamment les petits agriculteurs à gagner leur vie et de saper leur droit humain à la sécurité alimentaire.

La plainte a été déposée le 16 octobre, Journée mondiale de l'alimentation, par la Campagne pour la souveraineté alimentaire (FSC), un réseau d'associations de petits fermiers du Cap occidental et des provinces du Cap du Nord dans les parties sud-ouest et nord-ouest du pays. La SAHRC est un organe constitutionnel ayant le mandat de surveiller et de promouvoir les droits de l'Homme en Afrique du Sud.

“Nous avons essayé, au cours des dernières années, d’attirer l'attention du gouvernement, mais jusque-là, nous n'avons pas eu de chance”, a déclaré Davine Witbooi, présidente de la FSC. “L'année dernière, dans notre dernière tentative, nous avons remis un mémorandum demandant au gouvernement d'améliorer l'accès des petits fermiers à la terre afin qu'ils soient en mesure de cultiver les aliments qu'ils ne peuvent pas acheter – simplement parce qu'ils sont trop pauvres pour le faire. Le ministre a semblé nous comprendre et il a dit qu'il reconnaissait l'urgence du problème. Mais jusque-là, nous n'avons rien entendu en retour”.

Les supplications de ces agriculteurs apparaissent quatre mois après que le président Jacob Zuma, dans son premier discours sur l’état de la nation, a déclaré “qu’en travaillant avec nos populations dans les zones rurales, nous assurerons une stratégie globale de développement rural liée au foncier et à la réforme agraire ainsi qu’à la sécurité alimentaire.

“Les habitants des zones rurales ont le droit d'être aidés dans l'agriculture afin qu'ils puissent cultiver des légumes et d'autres choses et élever du bétail pour qu'ils puissent se nourrir”.

Witbooi croit qu'il est temps d'agir. “C'est pourquoi nous avons décidé de porter l'affaire devant la SAHRC. Nous sommes écoeurés et fatigués de ne pas être pris au sérieux, alors que pendant ce temps, notre droit à la sécurité alimentaire est en train d’être violé”, a-t-elle confié à IPS.

Environ 30 petits fermiers étaient venus au Cap pour assister à la remise de la plainte, y compris Rosina Secondt, originaire de Pela, une installation rurale dans le Namaqualand, dans la province du Cap du Nord. “Si vous ne pouvez pas acheter de la nourriture dans les magasins, en cultiver vous-même est votre seule option pour la survie; autrement, vous êtes perdu”, a-t-elle expliqué. Bien que Secondt possède environ 60 moutons, elle arrive à peine à joindre les deux bouts. “Cela peut paraître comme un grand nombre de moutons, mais je gagne au total environ (150 dollars) par mois”, a-t-elle souligné. “Mais, j'ai au moins un revenu – même s’il est petit. La majorité des gens à Pela sont au chômage, parce qu’il n'existe pas des opportunités d'emploi. “Ils dépendent de la subvention (pour le soutien aux enfants) accordée par le gouvernement, qui s’élève à 20 dollars par enfant et par mois. Cela n'est pas suffisant pour survivre. Cultiver leurs vivres et posséder du cheptel vivant est donc vital”.

Le principal problème est le faible accès à la terre, a-t-elle souligné: “Les gens ont des terres, mais ce n'est pas suffisant. Le gouvernement doit rendre les terres disponibles pour nous. Nous n’en demandons pas beaucoup, juste suffisamment de terres pour subvenir à nos besoins”.

L'accès inadéquat à la terre n'est pas le seul défi que rencontrent les petits fermiers dans le Namaqualand, une région semi-désertique avec une pluviométrie annuelle moyenne de moins de 200 mm. “Nous avons besoin aussi des infrastructures d'irrigation”, a affirmé Secondt. “Il y a l'eau du fleuve Orange, mais nous devons être en mesure d'amener cette eau vers nos cultures. Alors, l'infrastructure est cruciale. “La plupart des gens ne peuvent pas construire leurs propres systèmes d'irrigation; alors, nous demandons au gouvernement d’intervenir. Cela n’arrive pas”. Witbooi est d'accord. “Nous avons besoin d'infrastructure, mais nous entendons souvent dire qu'il n'y a pas d'argent”, a-t-elle déclaré à IPS. “Mais il y a beaucoup d'argent. Des milliards sont dépensés sur la Coupe du monde de la FIFA, par exemple. Il y a de l'argent! Il n'existe pas tout simplement la volonté politique pour aider les plus pauvres des pauvres”. La Coupe du monde aura lieu en 2010 en Afrique du Sud et des stades et infrastructures de transport sont en train d’être construits à travers le pays. Outre l'amélioration de l'accès des agriculteurs à la terre et la fourniture de l’infrastructure d'irrigation, les militants exhortent les décideurs à prendre une position plus ferme contre les renvois des ouvriers agricoles par leurs employeurs. “Environ un million d'ouvriers agricoles ont été expulsés depuis 1994”, affirme un avocat du Cap, Gareth Prince, qui était également présent à la manifestation. “La plupart d'entre eux ont été renvoyés des fermes sans qu’une alternative de logement ne leur soit offerte. Où peuvent-ils aller? Si vous êtes sans terre, vous êtes damné”. Selon Prince, moins de cinq pour cent des cas d'expulsion ont été réglés dans les tribunaux. “Les gens aimeraient aller devant les tribunaux, mais il y a des obstacles”, a-t-il expliqué.

“Pendant que certains ignorent leurs droits, d'autres vivent simplement trop loin des palais de justice ou sont incapables d'engager des poursuites. Bien qu’un ouvrier agricole, comme tout Sud-Africain, puisse demander de l'aide juridique, ces services sont souvent difficiles d’accès lorsque vous vivez dans une zone rurale”. Witbooi a ajouté que le gouvernement est lui-même coupable de l'expulsion des petits fermiers. “Regardez ce qui se passe dans Eerste Rivier”, a-t-elle indiqué. “Les gens sont en train d’être expulsés sans que leurs besoins, leurs conditions et leurs droits humains ne soient pris en compte”. Eerste Rivier près du Cap est une petite communauté de fermiers qui a été installée sur un terrain vacant, appartenant au gouvernement. Elle abrite 300 ménages pauvres qui vivent de l'agriculture à petite échelle depuis les deux décennies et demi passées. L'existence de cette communauté est menacée après que le ministère provincial de l’Habitat et de l’Urbanisme du Cap occidental a déposé avec succès une demande d’une interdiction afin d'empêcher les fermiers d’exploiter la terre. “Oui, nous sommes là illégalement; nous le savons. Mais les autorités provinciales n’ont jamais semblé se soucier de nous puisque le terrain était vacant pendant des années avant que la première personne ne s’y installe il y a 25 ans”, déclare Craig Jonkers, président de 'iThemba Farmers Association' (Association des fermiers de iThemba – IFA), qui représente les fermiers de Eerste Rivier. “Maintenant, ils veulent nous expulser. La première construction a déjà commencé. Le problème est que nous allons perdre nos moyens de subsistance. Nous sommes des gens sans emploi qui veulent se nourrir et se préserver, au lieu de voler et de retourner à la criminalité. C'est tout ce que nous demandons”. Witbooi affirme que si la SAHRC ne vient pas vite avec une réponse à la plainte, la FSC entend revenir à l'action: “La SAHRC doit prendre notre plainte au sérieux et faire avancer ce dossier rapidement. Nous sommes écoeurés et fatigués de ne pas être écoutés”.

Le directeur provincial de la SAHRC pour le Cap occidental, Leonardo Goosen, a répondu que tout ce que la commission peut faire est de revoir le dossier et de décider de ce qu'il faut faire par la suite. “Nous ne pouvons pas changer les lois ou les décisions du gouvernement”, dit-il. “La seule chose que nous pouvons, c'est de faire des recommandations”.