BONOUA, Côte d’Ivoire, 19 oct (IPS) – Karim Diabaté, 35 ans, jette un long regard interrogateur sur sa vaste plantation d’ananas de 20 hectares à Bonoua, dans le sud-est de la Côte d’Ivoire. Puis, il lâche à IPS : “Je suis en train de me demander si j’aurai le financement nécessaire à temps pour me procurer des intrants et entretenir les plants”.
Depuis deux mois, Diabaté n’arrête pas de faire des va-et-vient entre sa plantation et la représentation de l’Organisation centrale des producteurs-exportateurs d'ananas et de bananes (OCAB) à Bonoua, à 50 kilomètres d'Abidjan, la capitale économique ivoirienne. “Je bénéficie d’un premier financement du projet pilote de l’organisation, mais cela reste insuffisant. J’ai encore besoin d’environ un million de francs CFA (environ 2.273 dollars) pour me procurer des intrants afin d’assurer un bon suivi de mes plants», indique-t-il à IPS. Son ami Arouna Konaté, 33 ans, est aussi dans la même situation et ne sait plus où donner de la tête. “En 2003, j’avais mis un terme à la culture d’ananas parce qu’aucune aide ne nous parvenait et nous étions beaucoup endettés. Aujourd’hui, je suis revenu dans l’espoir de voir les choses s’améliorer, mais hélas!”, déplore-t-il. “Lorsque nous voyons les prix des intrants qui sont passés du simple au triple et que le prix du kilogramme d’ananas sur le marché international a baissé, où veut-on que nous trouvions les moyens d’avoir un petit retour sur investissement?”, interroge Konaté. “Il y a longtemps que le lit est fait pour notre appauvrissement”. Selon Konaté, l’achat des produits phytosanitaires pour l’entretien d’un hectare lui coûte entre 300.000 et 500.000 FCFA (entre 682 et 1.136 dollars environ) contre 100.000 à 300.000 FCFA (227 à 682 dollars) il y a sept ans. A ces dépenses, il faut ajouter l’achat des cartons d’emballage pour le stockage de l’ananas, le transport vers la ville et enfin le salaire des employés. Du côté des prix de vente, indique l’OCAB, ils varient entre 350 et 380 FCFA (entre 0,79 et 0,86 dollar) le kilogramme sur le marché international pour la variété ivoirienne (l’ananas lisse). Principale zone de culture d’ananas, le département de Bonoua, qui compte près de 1.500 producteurs, contre 30.000 en 2000, produit 80 pour cent des exportations de la Côte d’Ivoire, selon l’OCAB. Le pays voit ses exportations baisser au fil des années à cause du coût de production élevé et de la chute du prix de revient. De quelque de 214.000 tonnes d’ananas exportées en 1999, elle est passée à 60.000 tonnes l’année dernière, soit une baisse de près de 70 pour cent, selon l’OCAB. L’une des raisons de ce cette baisse de la production est liée à un arrêt du financement des bailleurs au lendemain du déclenchement de la crise politique que traverse ce pays d’Afrique de l’ouest depuis 2002. “Nous avons même perdu notre place sur le marché international, constitué en majorité des pays européens, et cela n’est véritablement pas reluisant pour nous les producteurs d’ananas”, avoue à IPS, Mario Adiko, président du Collectif des planteurs d'ananas et de banane de Côte d'Ivoire. Il ajoute : “Lorsque nous allons aux réunions, nous sommes informés du fait que notre production ne représente plus rien, car 60.000 tonnes pour une demande qui avoisine le million de tonnes, c’est vraiment insignifiant”. Il y a quelques mois, les producteurs d’ananas avaient reçu la visite des délégations de l’Union européenne et du ministère ivoirien de l’Agriculture. “Nous leurs avons exposé nos difficultés afin qu’ils fassent un effort pour nous aider, car les banques hésitent à nous accorder du crédit”, affirme à IPS, Julien Anassé, membre d’une coopérative locale de producteurs. “Aujourd’hui, nous pouvons dire que la culture d’ananas vit encore grâce au projet pilote d’ananas que nous menons actuellement à Bonoua et Adiaké”, souligne à IPS, Eugène Yocoli, un responsable technique. Selon lui, ce projet a été financé grâce au solde du fonds du programme ananas 7ème FED (Fonds européen de développement), d’un montant de 400 millions FCFA (environ 909.000 dollars). “Dans l’attente des bailleurs de fonds, nous étions en début d’année impatients d’attendre la décision de l’Etat de nous apporter un coup de pouce, et heureusement que cela est intervenu”, se réjouit-il. En effet, en juillet dernier, le gouvernement ivoirien a doté le pays d’un plan de sauvetage pour relancer la production d’ananas et mieux affronter le marché international. D’un montant de 20 milliards FCFA (environ 45,4 millions de dollars), il doit permettre, d’ici deux ans, d’installer 300 petits planteurs. “Je ne sais pas combien d’hectares ces 300 planteurs vont exploiter, mais je crois qu’ils sont peu nombreux. Ils ne représentent que le cinquième du nombre total des producteurs. D’autres ne devront compter que sur eux-mêmes”, affirme Konaté. “Pour moi, l’aide qui arrive n’est pas pour sauver totalement la filière. Elle ne pourra que la maintenir en l’état pendant quelque temps. Il faut un programme beaucoup plus vaste”, suggère-t-il. Pour Konaté, le fait que le programme prenne en compte seulement 300 planteurs sur plus de 1.000 demandeurs, il n’est pas certain que la Côte d’Ivoire retrouve sa place d’antan, même si ces 300 nouveaux exploitaient de grandes surfaces. Martinien Gadou, un économiste basé à Abidjan, explique à IPS que les producteurs devront se contenter du minimum consenti par l’Etat. “On parle de plan de sauvetage parce qu’il y a urgence. L’Etat a donc pris la pleine mesure de la situation de la filière vis-à-vis du marché international, et dégagé les moyens dont il disposait. Il n’y a pas de raison de grogner”, dit-il. Pour sa part, le ministère de l’Agriculture déclare s’en tenir au plan décidé par le gouvernement et se refuse à tout autre commentaire. La Côte d’Ivoire est divisée en deux par une rébellion armée qui occupe la moitié nord du pays. Depuis plus de sept ans, des ex-soldats de l’armée régulière ont pris les armes pour lutter contre l’exclusion présumée des populations de cette partie du territoire. Après plusieurs reports, l’élection présidentielle – prévue comme une première étape de sortie de crise – devrait se tenir dans le pays le 29 novembre prochain si un nouveau report n’intervenait pas au dernier moment.

