LOME, 21 sep (IPS) – Plusieurs associations et organisations non gouvernementales (ONG) du Togo ont dénoncé une tendance à la politisation de la société civile dans ce pays d’Afrique de l’ouest.
Le Groupe de réflexion et d'action femme, démocratie et développement (GF2D), une ONG féminine, a protesté contre le parrainage des organisations de la société civile par des partis politiques, lors de la désignation, le mois dernier, des membres devant les représenter à la Commission électorale nationale indépendante (CENI).
Aux termes d’un mémorandum soumis au président du Burkina Faso, Blaise Compaoré, facilitateur du dialogue inter-togolais, par deux partis de l’opposition parlementaire du Togo, la CENI devrait comprendre – en plus des représentants des partis siégeant à l’Assemblée nationale et du gouvernement – deux membres des partis extraparlementaires parrainés à raison d'un par la majorité présidentielle et d'un par l'opposition parlementaire; deux membres de la société civile parrainés à raison d'un par la majorité présidentielle et d'un par l'opposition parlementaire. Ce parrainage de la société civile par des partis politiques a été adopté par toutes les parties dans un accord signé en août dernier à Ouagadougou, la capitale burkinabé.
«Dans un environnement international qui appelle à une plus grande implication des acteurs de la société civile dans la gestion des affaires publiques, la nouvelle tendance de la classe politique togolaise à embrigader, ou à défaut, écarter la société civile, constitue une dérive grave et un danger qui va à l’encontre des droits universellement reconnus par les conventions auxquelles notre pays est partie», a déclaré aux journalistes, Kafui Kouwonou, secrétaire générale du GF2D.
«Cette tendance risque de coûter à la population togolaise, car les partis politiques sont tous guidés par des intérêts partisans et leur priorité à l’heure actuelle est la conquête du pouvoir ou du fauteuil présidentiel», ajoute-t-elle. Pour le GF2D, ce parrainage fragilise et empêche la société civile de jouer son rôle de veille et de contre-pouvoir et cela risque de porter une atteinte grave au principe d'indépendance et d'impartialité de la société civile.
Par ailleurs, 14 réseaux et associations de la société civile ont déploré, ce mois dans un communiqué conjoint, que les partis politiques aient pu s’entendre sur cette modalité de désignation des membres de la société civile à la CENI. Ceci montre, selon le communiqué, une volonté d’instrumentalisation et de bipolarisation de cet acteur important dans toute démocratie.
Les organisations de la société civile refusent cette situation qui, selon elles, fait gravement entorse à leur crédibilité. «Admettre le parrainage des organisations de la société civile devant participer à la vie des institutions de la nation, est une dérive grave allant à l’encontre du principe d’indépendance et d’impartialité qui doit gouverner leurs actions», soulignent-elles.
Selon Magloire Kouakouvi, professeur de philosophie à l’Université de Lomé, il y a une confusion de fond qui est faite au Togo au sujet de la société civile. «La société civile n’a pas de coloration politique et on ne comprend pas pourquoi les partis politiques ont souvent tendance à parler de société civile proche du pouvoir ou de l’opposition», a-t-il expliqué à IPS. Kouakouvi reconnaît qu’il arrive que les intérêts de la société civile coïncident avec ceux des partis politiques, «mais cela ne veut pas dire que la société civile appartient à ces partis politiques». Selon lui, «Les associations et les organisations de la société civile ont bien fait de réagir pour que cette tendance à la politisation de la société civile cesse».
«Les partis politiques veulent enrégimenter la société civile», a averti le Franco-Togolais Kofi Yamgnane, ancien ministre français et candidat à l’élection présidentielle de 2010 au Togo. «Il n’y a pas de raison que les choses se passent ainsi, il faut que les partis politiques fassent leur travail et laissent la société civile jouer sa partition», a-t-il indiqué, souhaitant une société civile puissante pour le Togo parce que «c’est de là qu’on va puiser la sève nécessaire pour alimenter la vie du pays».
Malgré ces réactions, deux personnalités de la société civile notamment, Tadé Yawo et Tabiou Issifou Taffa se sont fait parrainer pour siéger à la commission électorale. Ils sont tous deux proches du pouvoir, mais les autres membres de la société civile ne les considèrent nullement comme leurs représentants. Carlos Kétowou, président de la coalition des défenseurs des droits de l’Homme du Togo, un regroupement de plusieurs associations, a déclaré à IPS ne pas se sentir concerné par les membres qui se disent de la société civile et qui siègent à la CENI. «Tous les engagements que ces gens prendront au nom de la société civile n’engageront qu’eux seuls, mais pas la société civile dans son ensemble». «En réalité, deux organisations de la société civile devraient faire le choix de leur représentant ensemble, mais GF2D a décliné l’offre qui lui était faite», a expliqué aux journalistes, Patrick Lawson, député de l’Union des forces de changement (UFC), le principal parti de l’opposition togolaise.
Selon Lawson, le GF2D (considéré comme proche de l’opposition) aurait préféré qu’on ne le mette pas en concurrence avec le Réseau des femmes anciennes ministres et parlementaires (REFAMP – considéré comme proche du pouvoir). «On aurait souhaité que des discussions s’engagent entre ces deux associations de la société civile pour trouver un consensus sur le profil et sur la personne qui devrait les représenter, tel n’est pas le cas», a-t-il regretté. L’un des représentants du Rassemblement du peuple togolais (RPT), le parti au pouvoir à la CENI, Yao Bloua Agbo, se dit surpris de la réaction de la société civile. «Je suis surpris par le refus d’une partie de la société civile togolaise de participer aux travaux de la CENI», a-t-il confié à IPS. «La gestion de la cité n’appartient pas seulement aux hommes politiques et il faut que toutes les couches de la population apportent leurs contributions».
Par le passé, le GF2D et le REFAMP, tous deux signataires de l’accord politique global de 2006 entre les membres de la classe politique togolaise, avaient chacun un représentant à la CENI.
Les organisations de la société civile togolaise s’engagent désormais à se mobiliser «pour construire une société civile forte, indépendante et impartiale» qui accompagne les acteurs de la classe politique. Elles entendent également intervenir comme contre-pouvoir pour sauvegarder la démocratie et les intérêts des populations.

