NAIROBI, 10 sep (IPS) – “Les fermiers africains joueront un rôle majeur dans la solution de l'atténuation du changement climatique”, prédit Dennis Garrity, directeur du Centre international de recherche en agroforesterie (ICRAF).
“La déforestation contribue pour 20 pour cent aux émissions de gaz à effet de serre. Prenant en compte la perte des arbres sur les terres agricoles, ce chiffre augmente à 34 pour cent”, affirme Peter Minang, coordonnateur mondial des Alternatives au partenariat sur brûlis.
Pour ces deux scientifiques de l'agroforesterie, la plantation d'arbres, sur une grande échelle, dans les fermes, rapportera plus que de bois, des fruits et d’engrais.
“L'agroforesterie offre un important puits de carbone et supprime la pression sur les forêts tropicales restantes”, explique Garrity. “Déjà, 70 pour cent du bois du Kenya est cultivé sur les fermes”.
Sur 46 pour cent des terres arables dans le monde – soit un milliard d'hectares, abritant 500 millions de personnes – la couverture forestière dépasse 10 pour cent, indique une étude de l’ICRAF nouvellement publiée.
La raison, selon des scientifiques au Congrès mondial de l'agroforesterie, récemment organisé à Nairobi, est d’inclure les agroforêts dans les négociations d’un accord sur le climat au sujet d’une Réduction des émissions résultant de la déforestation et la dégradation des forêts (REDD) au cours de la 15ème Conférence des parties (COP) à Copenhague, au Danemark, en décembre prochain.
“A travers l'atténuation de l'agroforesterie, l'Afrique peut accéder au marché de 118 milliards de dollars de carbone et utiliser les bénéfices pour des efforts d'adaptation cruciaux”, admet Minang. “Mais le continent est divisé sur ce que la REDD devrait signifier”.
Alors que les 10 pays du bassin du Congo, réunis dans la Commission des forêts d'Afrique centrale (COMIFAC), souhaitent un accord sur les forêts seulement, le Marché commun pour l'Afrique orientale et australe (COMESA) préfère une large perspective de l’Agriculture, la foresterie et autres utilisations des terres (AFOLU), proposant une REDD Plus qui comprend l'agriculture.
“Ce qui est logique pour des pays comme le Kenya qui sont à 80 pour cent semi-arides”, souligne Minang.
La Conférence ministérielle africaine sur l'environnement (CMAE) soutient la REDD, mais est méfiante de son potentiel à accéder aux marchés et souhaite intégrer l'agriculture à un Mécanisme de développement propre (CDM) re-conçu.
“Le problème”, affirme Minang”, est que les CDM n'ont pas marché en Afrique. Seuls quatre pour cent des projets de CDM dans le monde sont sur ce continent. Sur les 40 projets impliquant des forêts, seuls quatre sont en Afrique et aucun n'a passé le stade de l'enregistrement”.
L'Union africaine, dans une note de synthèse de la Conférence des chefs d'Etat et de gouvernement africains sur le changement climatique (CAHOSCC), qui se sont réunis à Addis-Abeba le 24 août, a décidé : “Un mécanisme de REDD Plus devrait être conçu de telle manière à pouvoir concilier les différentes situations nationales et les capacités respectives”.
Certains craignent que la position fragmentée de l’Afrique diminue ses chances à Copenhague.
“L'Afrique devrait aller à Copenhague avec une voix unie et dire aux pays industrialisés qu’ils ont un problème moral dans leurs mains. Ils ne devraient pas laisser l'Afrique souffrir d'une catastrophe dont elle n'est pas responsable. Par contre, si nous sommes fragmentés, on profitera de nous”, a déclaré à IPS, Wangari Mathaai, lauréate du Prix Nobel, à Nairobi.
Mais Achim Steiner, le chef du Programme des Nations Unies pour l'environnement (PNUE), semblait sceptique par rapport à un accord global sur le climat en décembre.
“Nous ne sommes qu’à une centaine de jours de Copenhague et les négociations sont dans un état de frustration mutuelle et d’absence de progrès. Je trouve cela très inquiétant. En regardant le rythme et l'ampleur du processus de négociation à ce moment, l'on serait naïf de ne pas être préoccupé par ce qui peut arriver dans quelques mois seulement”, a confié Steiner aux journalistes.
“La REDD n'est pas morte. Même si elle n'a pas de jambes pour sa parution à Copenhague, il y a le marché qui se déroule également en dehors de Kyoto”, souligne Jay Samek, chercheur à l'Observatoire mondial des services des écosystèmes de l’Université de l’Etat de Michigan et impliqué dans l'initiative 'Carbon2Markets' de l'institut.
“Le carbone est vendu à 25 cents la tonne métrique sur la 'Chicago Climate Exchange' (la Bourse de carbone de Chicago) dans les quantités d’un Instrument financier du carbone (FCI), ou 100 tonnes métriques”, indique Samek.
“La séquestration du carbone sur un hectare vaut peut-être 10 tonnes métriques par an; alors si dix agriculteurs travaillent ensemble pour offrir chaque année un FCI aux marchés, après 15 ans, ils reçoivent chacun 375 dollars.
“Cependant, le grand risque pour les acheteurs du carbone dans les paysages boisés est celui de la permanence”, prévient-il.
Bien que les scientifiques soient relativement sûrs des forêts tropicales, la détermination de la séquestration du carbone dans la mosaïque de forêts agricoles des projets de l'agroforesterie est un casse-tête, aggravé par une variété de pratiques agricoles, la réforme agraire et des perturbations économiques.
Mais les arbres deviendront une culture de rente de carbone dans l'avenir, estime Rodell Lasco, chercheur principal à l’ICRAF. “Actuellement, les barrières financières et les questions de gouvernance font qu’elle semble peu pratique, mais quand les pays du monde entier réunissent leurs actions et commencent à s'attaquer sérieusement au changement climatique, l'agroforesterie peut très bien se révéler être une alternative bon marché par rapport à d'autres options en Occident”.
Samek est d'accord. “Il y a beaucoup d'argent qui est en train d’être investi pour se préparer pour la REDD et les prix augmenteront lorsque la législation rattrapera et que les entreprises seront contraintes de limiter les dépenses et de faire du commerce”.
En 2007, le gouvernement norvégien avait promis deux milliards de dollars aux projets de protection des forêts à travers le monde tout en insistant qu’un mécanisme de REDD fasse partie d'un accord sur le climat après le protocole de Kyoto lorsque le protocole expirera en 2012.
Samek affirme: “Mais, même sur une base volontaire, il y a une grande activité dans les marchés et de nombreuses opportunités pour les entreprises d’en profiter. Nous parlons, par exemple, à Cadbury d'une étiquette de carbone sur leur chocolat, soulignant l’impact de l’atténuation que les plantations de cacao ont, et peut-être les gens sont prêts à payer un supplément pour cela.
“Il s'agit vraiment de savoir comment amener le système du marché dans cela. Comme nous éliminons les obstacles, il devient pertinent de poser la question de savoir si nous pouvons définir des prix différents pour des formes d'atténuation différentes. Pouvons-nous demander plus d'argent pour un système qui n'est pas seulement une plantation, mais préserve la biodiversité et offre d'autres co-avantages aux agriculteurs?”.

