ZIMBABWE: L’utilisation de la monnaie étrangère devenant encore du football politique

TSHOLOTSHO, Zimbabwe, 31 août (IPS) – Dorothy Tembo porte un regard qui raconte une histoire des années de dur labeur. Elle est folle de ses petits-enfants et aime parler du passé. Observatrice enthousiaste de l'histoire se produisant autour d'elle, elle raconte facilement les tribulations du Zimbabwe des années avant l'indépendance jusqu’à nos jours, dont elle affirme n'avoir jamais vu tant de décès et de souffrances.

Cette grand-mère de 59 ans vit dans le village de Tsholotsho, à environ 100 kilomètres au nord de Bulawayo, dans la province méridionale du Matabeleland, où elle s'occupe de ses petits-enfants. Les besoins financiers de son ménage sont pris en charge par ses fils et filles vivant et travaillant en Afrique du Sud voisine.

Leurs envois de fonds, déclare-t-elle à IPS, sont devenus sa corde de sécurité. Ses enfants envoient de l'argent depuis près d'une décennie maintenant.

Mais il y a un nuage sombre à l'horizon sous la forme du président Robert Mugabe, chef de l’Union nationale africaine du Zimbabwe – front patriotique (ZANU-PF), qui est accusé de faire pression sur ses partenaires de la coalition du Mouvement pour le changement démocratique (MDC) en vue d’un retour à la monnaie locale, prétendant que l’autorisation de l'utilisation de monnaies étrangères est en train de créer des souffrances dans des zones rurales. Le ministre des Finances, Tendai Biti, qui est également le secrétaire général du MDC, insiste que cela ne se produira pas tant que l'économie du pays ne parvient pas à relancer la production industrielle locale dans le cadre du Programme de redressement d'urgence à court terme (STERP). Le mois dernier, Biti, d’un ton dur, a menacé de démissionner de son poste si on le forçait à réintroduire le dollar local.

Il est perceptible que le Matabeleland, qui bénéficie en particulier de la levée des restrictions sur l'utilisation de monnaies étrangères, est dominé par le MDC, la bête noire politique de Mugabe pour l’essentiel de la décennie écoulée. Pour bon nombre de villageois dans les régions méridionales et les villes frontalières du Zimbabwe telles que Beitbridge et Plumtree, les envois de fonds en monnaies étrangères des parents travaillant le long des frontières ont permis de rendre durables les moyens d’existence dans un contexte où peu d’opportunités existent. Le Matabeleland rural se situe dans les parties du pays faiblement développées et enclines à la sécheresse, et a vu, au cours des années, de jeunes hommes et femmes au chômage faire le grand voyage vers l’Afrique du Sud et le Botswana. L'argent qu'ils envoient au pays à des parents ruraux a eu un effet nouvellement positif depuis la formation du gouvernement d'union nationale entre le MDC et la ZANU-PF puisqu’il a permis la libre utilisation de plusieurs monnaies étrangères dans l'économie. Les rayons des magasins tant dans les zones urbaines que rurales sont encore remplis de produits de base. La fixation des prix en monnaie étrangère est devenue courante. Les villageois du Matabeleland, qui avaient accès aux monnaies étrangères au cours de ces quelques dernières années, mais qui ont été contraints de convertir l'argent en dollar zimbabwéen en effondrement, étaient obligés de vivre avec des garde-manger vides. “C'était difficile pour nous qui recevons de l'argent d'Afrique du Sud d'utiliser le dollar local”, déclare Tembo à IPS, expliquant qu’au cours des années récentes, la valeur de l’argent avait considérablement chuté dès qu'il était converti en monnaie locale. “La monnaie locale était devenue inutile puisque les prix des produits de base augmentaient tous les jours”, indique-t-elle. Maintenant, l’utilisation des envois de fonds en monnaies étrangères, sans le sentiment d’être escroqué, est un avantage majeur.

Mavis Khumalo, une villageoise de Tsholotsho, dit qu’il était toujours difficile d'utiliser une monnaie étrangère puisqu’elle était contrainte de la changer sur le marché illégal de monnaies étrangères.

“Les gens qui changeaient de monnaie venaient en fait de Bulawayo (la deuxième ville la plus grande du Zimbabwe) pour acheter chez nous des monnaies étrangères puisqu’ils ont su que nous recevions de l'argent de l'extérieur du pays et ne savions rien des taux de change en cours”, selon Khumalo.

Aujourd'hui, cependant, “j’utilise l'argent tel qu’il est sans avoir à le perdre pour quelqu’un”, confirme-t-elle.

“Bien sûr, nous aimerions utiliser notre propre monnaie zimbabwéenne, mais seulement si elle ne devient pas inutile le lendemain. Au lieu que mes fils envoient de l'épicerie, ils pensent qu'il est mieux d'envoyer de l'argent puisque nous pouvons maintenant obtenir facilement des produits de base à partir de nos magasins locaux”, explique Khumalo.

Des villageois comme Khumalo et Tembo peuvent maintenant compter sur les magasins pour des produits tels que l'huile de cuisine et le savon, contrairement au cours des dernières années lorsqu’ils étaient contraints d'acheter des denrées de base cher sur le marché parallèle utilisant le dollar local.

Ces développements ont été préjudiciables à quelqu'un comme le commerçant Johannes Banda. Avec l'indisponibilité des produits de base, l'effondrement du dollar zimbabwéen et l'interdiction de l'utilisation de monnaies étrangères, il avait l’habitude de faire du troc dans les zones rurales, échangeant la farine de maïs contre le bétail. Ses affaires pataugent depuis la décision d’autoriser plusieurs monnaies.

“Les populations rurales qui ont des monnaies étrangères disent qu'elles n'ont plus d’intérêt pour nos activités puisqu’elles peuvent elles-mêmes soit acheter dans les boutiques ou engager les services des transporteurs transfrontaliers, appelés 'omalayitsha', pour acheter tout ce dont elles ont besoin – que ce soit du Botswana ou d'Afrique du Sud”. David Sibanda, un économiste dans une banque locale, affirme que le conflit entre la ZANU-PF et le MDC, concernant l'utilisation de plusieurs monnaies, “n’est pas du tout inattendu”.

“Il faudra se rappeler que bon nombre de personnes dans le Matabeleland ont des parents travaillant dans les pays voisins, et ce n'est que naturel qu'elles n'aient pas été touchées par l'utilisation de monnaies multiples comme d'autres parties du pays”, déclare Sibanda à IPS.

“Il y a évidemment des différences parce que lorsque le président Mugabe parle, il parle à une circonscription électorale qui n’a peut-être aucun accès à la monnaie étrangère. Mais cela doit être compris dans son contexte plus large. Le gouvernement doit faire tout son possible pour redresser cette économie qui est en chute libre depuis plus d'une décennie”, affirme-t-il.

S'adressant au parlement au début de cette année, le ministre du Développement économique, Elton Mangoma, a affirmé que le dollar local serait ramené après 12 mois, mais cette période a été prorogée depuis ce temps puisque le gouvernement d’union du Zimbabwe se bat pour attirer des investisseurs internationaux.

Les institutions internationales de prêt, notamment le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, ainsi que les anciens partenaires commerciaux du pays demeurent réticents à s'engager à aider à la reconstruction économique du pays pendant que Mugabe est encore au pouvoir.