NAIROBI, Kenya, 19 août (IPS) – Florence Mukambi portera toujours les plus graves séquelles des violences postélectorales du pays.
Ses deux jeunes enfants ont été brûlés vifs dans leurs lits et elle-même défigurée et rendue indigente lorsque la haine ethnique faisait rage dans la banlieue où elle vit encore. Mukambi et ses enfants ne sont que trois des victimes des violences généralisées qui ont éclaté après les élections présidentielles contestées de décembre au cours desquelles près de 1.000 personnes ont été tuées et jusqu’à 350.000 déplacées. Mukambi vit encore dans la banlieue de Kibera où tout cela s’est produit. Kibera est une installation tentaculaire de cabanes construites sur ce qui est en grande partie un site de déchets. Juste à quelques kilomètres au sud-ouest de Nairobi, cette banlieue devrait abriter plus d’un million de personnes. Les habitants de tous les groupes ethniques vivent serrés le long des égouts à ciel ouvert – dont les eaux usées sont mélangés aux matières fécales des hommes et des animaux, à la poussière et à la cendre. Lorsque les violences ont éclaté, des jeunes voyous ont mis le feu à sa cabane et dans cet incendie ses deux enfants, les seuls qu’elle avait, ont été brûlés à mort. Son crime était qu’elle est une mère kikuyu capable de mettre au monde des enfants kikuyu, vivant dans une banlieue dominée par des Luo. “Voici celles qui produisent nos ennemis”, criaient ses agresseurs. La tension entre les groupes ethniques kikuyu et luo s’est déclenchée après que Mwai Kibaki, un membre des Kikuyu, a été déclaré vainqueur des élections présidentielles contre Raila Odinga, un membre des Luo. Comme d’habitude, ce jour-là Mukambi avait acheté des bananes sucrées pour vendre sur sa véranda le lendemain afin qu’elle puisse réunir les contributions scolaires de ses enfants. Mukambi n’a jamais imaginé que sa fille – 11 ans à l’époque – et son garçon de huit ans ne verraient plus la lumière du jour.
Des larmes coulent sur la joue de Mukambi pendant qu’elle raconte sa rude épreuve. Elle ne peut plus travailler pour elle-même parce que sa main droite a été gravement brûlée; elle n’a plus d’oreilles et les cavités qui représentent le canal de son ouïe sont couvertes par la peau qui ne cesse de se développer. “Je ne peux ni entendre ni travailler pour me nourrir. Et mes enfants qui allaient s’occuper de moi sont morts”.
Carol Ogengo, directrice exécutive de 'Tomorrow's Child Initiative' (Initiative des enfants de demain) qui apporte une certaine aide à Mukambi, dit qu’elle a besoin d’une greffe de la peau et une chirurgie réparatrice.
L’organisation s’est intéressée à Mukambi quand celle-ci l’a contactée, non pas à cause de sa propre situation, mais pour signaler le décès de ses enfants. “Elle n’est pas de notre mandat, mais nous étions touchés à cause du traumatisme qu’elle a connu après la mort de ses enfants”.
Mais Mukambi n’est que la partie visible de l’iceberg. Elle a été probablement mutilée par des étrangers. Des milliers de femmes au Kenya – exactement comme dans bon nombre d’autres pays d’Afrique – sont tous les jours victimes des violences, non pas de la part des étrangers mais parfois de la part de quelqu’un qui leur est cher. Au Centre de traitement des victimes des violences basées sur le genre (GVRC), une division caritative de l’Hôpital des femmes de Nairobi, Teresa Omondi raconte des histoires poignantes sur les violences basées sur le genre. “Nous recevons toutes sortes de cas. Des violences sexuelles, y compris le viol, aux agressions sexuelles telles que le fait de mettre des doigts et autres objets comme les bâtons dans les parties intimes des femmes. Certains enfants étaient forcés de sucer le pénis des agresseurs”. Depuis son inauguration en 2001, le centre a traité bien plus que 14.000 cas. Parmi les cas reçus, 49 pour cent sont des femmes, 45 pour cent sont des enfants alors que 6 pour cent sont des hommes.
L’hôpital traite, conseille et aide les femmes à chercher justice en utilisant les structures compétentes de l’Etat. Omondi, une ancienne avocate, affirme qu’elle est déçue de la façon dont les cas des violences conjugales sont traités. Bien que la loi sur les violences sexuelles prévoit qu’un rapport provenant d’un médecin accrédité quelconque pourrait être utilisé comme une preuve au tribunal, dans plusieurs cas, un médecin d’Etat produira un rapport contradictoire disculpant l’accusé.
“Je suis parfois confrontée même à mes confrères avocats déclarant: 'Vous, comment vos médecins conduisent-ils les examens médicaux?' Et je me demande, est-ce un complot pour maintenir les femmes brutalisées?”.
Omondi, qui a pratiqué le droit au Kenya, affirme qu’il y a beaucoup plus de femmes qui viennent chercher un traitement que celles qui recherchent une aide juridique. “Certaines personnes veulent seulement être soignées pour se sentir bien et passer simplement l’éponge sur toute la situation”.
Carol Njeri, un médecin dans le centre, dit que dans une journée normale, elle traite entre trois et quatre cas de viol pendant ses six heures de garde.
Il y a normalement trois médecins qui sont de garde; donc les cas qu’elle voit représentent environ un tiers des évènements.
Omondi croit que les gens ont peur de poursuivre les cas des violences basées sur le genre parce que dans la plupart des cas les violences sont infligées par des personnes qu’ils connaissent.
“Dans la plupart des cas c’est le père, l’oncle, le cousin, le voisin, le commerçant”. Omondi indique que cela, en plus du système judiciaire hostile, fait que beaucoup de victimes ne recherchent pas une réparation juridique. “Je me souviens du cas d’une fille de cinq ans qui a été laissée à la maison avec ses frères jumeaux de 14 ans. Ils l’ont tirée de la maison et l’on violée l’un après l’autre”. Elle dit que la mère était submergée et était obligée de suivre beaucoup de conseils. Patricia Nyaundi, directrice exécutive de l’Association des femmes juristes du Kenya (FIDA) affirme que beaucoup reste encore à faire pour les milliers de victimes des violences basées sur le genre au Kenya pour obtenir justice. Au cours des violences postélectorales du pays, en janvier et février 2008, plus de 1.000 femmes ont été violées et agressées sexuellement, selon les estimations. Nyaundi s’adressait aux journalistes venus de l’Afrique orientale et australe qui ont participé à un atelier organisé par Inter Press Service Africa sur la façon de signaler les violences basées sur le genre.
Nyaundi affirme que beaucoup de femmes préfèreraient se tenir à l’écart au lieu d’être embarrassées. Selon elle, le système judiciaire, de la police aux tribunaux, n’est pas sensible au genre.
“Au poste de police, vous pouvez aller signaler un viol et l’officier au guichet vous demandera pourquoi vous étiez au dehors à une heure aussi avancée”, souligne Nyaundi. “Dans les tribunaux, c’est la même histoire. Vous avez l’impression de subir les mêmes violences encore. “Comment faites-vous face au système des tribunaux lorsque vous êtes mentalement malade, sourd, etc.?”. Nyaundi a demandé la création d’un fonds pour aider les victimes des violences basées sur le genre pour les rendre capables de suivre les cas à travers le système judiciaire. “Ce pays est assez riche pour mettre en place un fonds permettant d’aider 20.000 victimes par mois”.
Selon Nyaundi, dans les cas des violences faites aux enfants, des intermédiaires devraient être utilisés au lieu de mettre les victimes ensemble dans la même chambre avec leurs agresseurs pour témoigner. Cela, dit-elle, est une autre forme de torture. Et les victimes sont souvent intimidées. Le chemin à parcourir, dans la lutte contre les violences basées sur le genre au Kenya, étant encore trop long, l’espoir réside dans l’élargissement des services du Centre de traitement des victimes des violences basées sur le genre. Omondi explique que le GVRC avait pu étendre les services aux quartiers périphériques de Nakuru, Eldoret, Kisumu et Mombasa au cours des violences postélectorales, mais le manque de fonds a entraîné leur fermeture par la suite. Selon les statistiques nationales, Naivasha, une ville de marché dans la province du Rift Valley au Kenya et une destination touristique populaire, a les cas les plus élevés des violences basées sur le genre. Omondi et son équipe souhaitent entrer en partenariat avec l’hôpital du district de Naivasha pour rapprocher leurs services de ceux qui en ont besoin.

