GHANA: Les reines de la tomate volent les fermiers

ACCRA, 9 juil (IPS) – Quand vous rencontrez Naomi Aframea, 60 ans, dans les rues d’Accra, vous pouvez la prendre pour toute autre femme ghanéenne vaquant à ses affaires. Mais, entrez dans sa boutique au marché d’Agbobloshie, l’un des marchés satellites de la capitale du Ghana, et au milieu des tas de caisses en bois utilisées pour expédier des tomates, vous sentirez sa puissance.

Lorsque j’ai rencontré Aframea, elle comptait l’argent et s’était engagée dans une conversation avec une autre commerçante de tomates, aussi puissante. Soigneusement habillée, contrairement aux autres femmes qui vendent des tomates dans le marché, sa voix de nature douce donne une fausse impression du contrôle qu’elle exerce sur des centaines de femmes et de fermiers dans un réseau qui couvre ce pays d’Afrique de l’ouest. Elle est une “reine de la tomate”, l’une des femmes d’affaires économes qui dominent le commerce de produits agricoles frais dans les centres urbains à travers le Ghana. Aframea est l’une de celles qui contrôlent une partie du commerce de tomates au marché d’Agbobloshie. Aframea a déclaré à IPS qu’elle a été introduite dans le commerce par sa mère défunte. “J’aidais ma mère, en parcourant les zones de culture, à acheter des tomates pour vendre à Nkawkaw et dans d’autres marchés satellites dans la zone de Kwahu, dans la région de l’est”. Chaque centre urbain au Ghana a ses reines, qui parcourent les zones de culture de la tomate pour négocier des prix de gros avec des agriculteurs et transportent par camion ces produits agricoles vers les marchés dans les villes et cités. Les reines ont un système de marquage sur les caisses utilisées pour transporter les produits, leur permettant de pister les commerçantes qui travaillent pour elles et les fermiers qui fournissent les tomates. À cause de la nature périssable des tomates, les reines ont généralement le dessus sur les fermiers chez qui elles achètent. Elles n’hésitent pas à mettre une pression extrême sur les agriculteurs, qui les accusent de les escroquer pour empocher la part du lion dans les bénéfices. Victoria Adongo, coordinatrice de programme de l’Association des petits exploitants agricoles du Ghana, souligne que “ces reines de la tomate ont pu s’organiser dans une sorte de cartel et ont utilisé cela pour contrôler la fixation des prix des produits agricoles au détriment des fermiers”.

Adongo a dit que ces femmes utilisent la nature périssable des produits à leur avantage, forçant les agriculteurs à accepter des prix bas afin de ne pas perdre complètement.

“Ce qu’elles font est qu’elles attendent tard dans l’après-midi, après que les paysans ont entassé leurs produits, avant qu’elles n’aillent dans les champs et refusent simplement de payer ce que les fermiers demandent. J’ai été témoin d’un cas où les femmes ont décidé d’abandonner le fermier avec ses produits, seulement pour revenir payer moins que ce qui a été convenu initialement”, a ajouté Adongo. “Nous n’avons aucun pouvoir comme l’ont dit les rumeurs sur toute la place”, objecte Aframea. “La tomate est un produit agricole saisonnier et nous avons les temps de récolte maigre et abondante. Alors, lorsque c’est dans la saison et que la récolte est bonne, vous devez considérer également le coût total du transport et d’autres dépenses avant d’accepter d’acheter chez le fermier. “Si vous payez des prix élevés, vous pouvez emmener ces tomates au marché et finir par perdre”.

Elle affirme que lorsque la période des cultures au Ghana s’achève avec le début de la saison sèche en septembre ou octobre, certaines des commerçantes sont obligées de voyager jusqu’au Burkina Faso, opérant avec les producteurs là-bas, par l’intermédiaire des traducteurs.

Le Burkina Faso est devenu progressivement une source importante de tomates parce que les projets d’irrigation de grande envergure qui ont démarré dans ce pays permettent aux agriculteurs de cultiver durant toute l’année, contrairement à leurs homologues du Ghana.

Soutenant son point de vue selon lequel ces reines forment un cartel au détriment des bénéfices des agriculteurs, Adongo rappelé un effort du gouvernement pour mettre en place une usine de transformation de tomates à Pwalugu, dans le nord du pays. Cela aurait donné aux fermiers un acheteur alternatif pour leur culture, et la chance d’obtenir un meilleur prix. “Ce que (les reines) ont fait était que lorsque le gouvernement a décidé d’acheter chez les fermiers pour alimenter l’usine, ces femmes ont offert plus d’argent aux agriculteurs et cela n’a rien laissé à l’usine pour fonctionner”, a déclaré Adongo. Cette usine a dûment fermé, et les reines ont encore baissé leurs prix. Aframea a tourné ces accusations en plaisanterie demandant: “Comment pouvons-nous payer plus que le gouvernement qui a plus d’argent que nous?” Il y a eu d’autres tentatives pour construire des usines de transformation à Wenchi, dans l’ouest du pays, et à Ada, juste à la sortie de la capitale. Mais les reines ont accompagné chacune jusqu’à un nouveau défi.

Ernest Yeboah, un producteur de tomates, a confié à IPS : “Elles sont impitoyables dans leurs tactiques d’affaires et feraient tout ce qui leur permettrait d’obtenir des prix plus bas afin de faire d’énormes bénéfices”.

Les revendeuses de tomates de troisième ordre dans le marché doivent accepter les prix qu’elles fixent; et les fermiers dans la campagne s’irritent sous leur domination. Mais ces reines de la tomate demeurent des maîtres incontestés de leur domaine.