AFRIQUE DU SUD: Les élections ne mettront pas fin à l’agitation politique

LE CAP, 24 avr (IPS) – La quatrième élection démocratique de l’Afrique du Sud ne mettra pas fin à l’agitation politique qui a assailli le pays depuis 2007 lorsque l’ancien président Thabo Mbeki a été remplacé par Jacob Zuma comme leader de l’ANC, le parti au pouvoir, pour avoir suspendu le procureur général du pays.

La raison première est que le groupe conduit par Zuma est composé de factions, d’idéologies et d’intérêts divergents – touchant aux divisions de classes, de races et de genre – qui lui permettent de plaire à une large masse de Sud-Africains.

Une idéologie partagée, ce n’est pas ce qui maintient le groupe ensemble. Plutôt, l’opposition à Mbeki est l’un des principaux ingrédients de la colle tenant ce groupe qui accèdera à la haute fonction politique après les élections du 22 avril.

Le deuxième ingrédient unificateur a été la campagne politique contre l’Autorité nationale des poursuites (NPA) et des tribunaux pour que les accusations criminelles de corruption contre Zuma soient abandonnées avant qu’il ne devienne le prochain président de l’Afrique du Sud. Il était confronté à 783 inculpations en rapport avec la lourde affaire d’armes s’élevant à plusieurs milliards de dollars.

Ces inculpations sont été abandonnées il y a deux semaines après une pression politique considérable du camp Zuma. Le troisième ingrédient a été la campagne du groupe pour gagner les élections de manière décisive.

Le campe Zuma a été surnommé “la coalition des blessés” puisqu’il comprend tous les leaders de l’ANC qui se sont sentis blessés par Mbeki. Ce dernier avait succédé à Nelson Mandela comme président sud-africain en 1999.

Mais loin d’être homogène, le camp Zuma affiche un mélange disparate d’idéologies.

Paradoxalement, ces différences ont aidé le camp Zuma d’engranger un soutien populaire très large au sein de l’ANC, établissant une alliance d’intérêts qui ont mobilisé la majorité des délégués de l’ANC à la conférence de l’ANC en 2007 pour évincer Mbeki. Ce même mélange d’intérêts a assuré que le parti pourrait plaire à une masse de votants beaucoup plus large que tout autre parti dans les élections de cette année.

Au lieu d’attirer simplement des voix sur la base de race, comme le suggèrent certains experts en Afrique du Sud, le méli-mélo des identités politiques du camp Zuma constitue ce qui a permis au parti d’attirer la majorité des voix – commençant par Zuma, qui a exploité considérablement son identité ethnique depuis son procès pour viol en 2006 au cours duquel il a choisi de s’adresser à la cour dans sa langue maternelle (le Zoulou) et il a poivré son témoignage avec des références “culturelles”. La façon dont cela sied à ses alliés de l’aile gauche au sein du Parti communiste sud-africain (SACP) n’est pas claire. Le SACP a été historiquement la conscience non raciale de l’ANC, étant donné que les leaders communistes ont été fréquemment, tout au long des décennies de la collaboration des deux organisations, des Blancs. Ceci a en parti prêté au non-racisme l’importance qu’on lui accorde comme l’un des piliers de l’idéologie de l’ANC. Le chauvinisme ethnique de Zuma a été accompagné par la projection d’une identité de genre et sexuelle fortement patriarcale.

Il a justifié son rapport sexuel non protégé avec la fille lesbienne séropositive d’un ami en affirmant que la culture zouloue veut que les hommes accomplissent les devoirs sexuels tel que la femme “l’exige”. Zuma a fêté sa victoire après avoir été acquitté de son accusation de viol en mariant une autre femme, étalant ainsi sa polygamie et un positionnement des femmes comme étant des trophées. Ses militants ont promu la confluence du chauvinisme ethnique et ont “culturellement” justifié le patriarcat avec des T-shirts mettant en vedette son visage avec la légende “100% Zulu boy” (100% garçon zoulou).

Zuma a également fait un effort concerté pour atteindre les autres traditionalistes patriarcaux dans la société sud-africaine, blancs comme noirs. Il a tenu des réunions avec les restes de l’ancien parti au pouvoir pendant l’apartheid, le Parti national, et ses représentants de la société civile.

Ses assurances à des Afrikaners tournés vers l’ethnie, qu’ils étaient les seuls “vrais” Africains blancs – contrairement aux Blancs anglais – ont provoqué un tollé. Il dialogue régulièrement avec les chefs traditionnels africains dans les zones rurales et met l’accent sur ses relations rurales en publiant régulièrement des évènements “culturels” dans sa ferme à Nkandla, sur le territoire traditionaliste zoulou.

Zuma a aussi passé une partie équitable du temps de la campagne électorale de l’ANC en s’adressant aux églises conservatrices – par exemple, celle qui autorise la polygamie et où les femmes et le hommes s’assoient séparément au cours du culte et où il est demandé que les femmes s’habillent “modérément”. Dr Mathole Motshekga, un membre du camp Zuma, a déclaré dans la semaine dernière que les lois qui ont légalisé l’avortement et le mariage homosexuel pourraient être révisées parce qu’elles ont été adoptées au moment où Zuma “n’était pas président”. En plus de la déclaration de Zuma, peu après son procès pour viol, qu’il ne permettrait pas à un gay de se tenir “devant” lui, ce qui signifie qu’il le frapperait.

Des indications font état de ce que des éléments réactionnaires au sein du Conseil des églises de l’Afrique du Sud sont maintenus afin de tester les inclinaisons sexistes et homophobes de Zuma, notamment en référence aux lois sur le mariage homosexuel et l’avortement. Il reste encore à voir s’ils seront fructueux, puisque son populisme le rend imprévisible. Par exemple, après cette déclaration homophobe, il a résisté devant la pression de la League des jeunes de l’ANC lui demandant de la retirer publiquement. Alors que le lobby pour les droits de la femme au sein de l’ANC a crû et décrû à travers les années, le non-sexisme est l’un des piliers de l’idéologie de l’ANC. Il semble que la League des femmes de l’ANC pourrait être calmée avec un ministère des “Affaires féminines” après les élections du 22 avril, mais la question de savoir si cela satisfera à long terme tous les féministes à l’intérieur et à l’extérieur du camp Zuma est discutable. Les militants libéraux démocratiques de l’ANC semblent trouver certaine consolation en la présence de l’homme d’affaires Cyril Ramaphosa au sein du camp Zuma. Il a présidé à l’Assemblée constitutionnelle post-1994 qui a rédigé la constitution de l’Afrique du Sud, un document louangé au plan international pour le niveau de sa protection des droits de l’Homme, y compris les droits socio-économiques.

En quoi sa position de rédacteur du contrat social fondateur de ce pays, qui comprend les principes libéraux tels que l’état de droit, s’accorde-t-elle avec les attaques du groupe de Zuma sur l’indépendance constitutionnelle des institutions? La campagne pour faire abandonner les inculpations contre Zuma a considérablement affaibli la NPA (son chef destitué et l’unité qui enquêtait sur Zuma fermée définitivement).

Cette campagne a atteint les tribunaux et, sur d’autres problèmes, la Commission sud-africaine des droits humains. Il y a des rumeurs selon lesquels Ramaphosa nourrit des ambitions présidentielles qui feront que, espèrent certains, il réaffirmera les principes constitutionnels et restaurera l’indépendance des institutions telles que la NPA délabrée.

En matière de politique économique, l’appel populaire général du camp Zuma peut être attribué à la combinaison idéologiquement cohérente des capitalistes néolibéraux, des communistes et des démocrates sociaux. Ces contradictions n’ont pas été réglées lorsque le Congrès du peuple (COPE), qui représente des intérêts économiquement conservateurs et socialement progressistes, s’est détaché de l’ANC l’année dernière.

Alors que les néolibéraux sont concentrés au sein de la League des jeunes de l’ANC, qui a des intérêts d’affaires élargis, le camp Zuma s’est fortement appuyé sur les deux alliances partenaires de l’ANC, le SACP et le Congrès des syndicats d’Afrique du Sud (COSATU), pour son appel de gauche. Cette fédération syndicale représente le muscle organisationnel du parti et a été indispensable dans les campagnes de l’ANC pour les élections du 22 avril. Pendant que le SACP dispose de politiques spécifiques visant à faire face à la pauvreté rurale, le COSATU représente les intérêts des travailleurs et les intérêts urbains – bien écartés de la base traditionaliste, rurale de Zuma.

Le SACP soutient un “avenir socialiste” pour l’Afrique du Sud et les propositions de la politique de COSATU ont une forte inclinaison capitaliste keynésienne. Le COSATU soutient un Etat interventionniste qui est anathème à la position capitaliste néolibérale de la League des jeunes de l’ANC. Il reste à voir comment Zuma pourra maîtriser ces tendances contradictoires, accompagnées d’intenses manœuvres en vue des postes de pouvoir et de népotisme dans l’administration post-électorale. Quelque soit la voie, cette course dure n’est pas finie pour la démocratie de l’Afrique du Sud. *Van der Westhuizen est un auteur, une journaliste et une commentatrice politique vivant au Cap, en Afrique du Sud.