SOUDAN: L’Union africaine contre l’inculpation de Al-Bashir

ADDIS ABEBA, 30 jan (IPS) – Des gouvernements africains se sont ralliés derrière le président soudanais Omar Al-Bashir en rejetant un éventuel mandat d’arrêt international par la Cour pénale internationale (CPI) pour génocide dans la région instable du Darfur, dans l’ouest du Soudan.

“Le continent, à travers l’Union africaine (UA), a demandé au Conseil de sécurité de l’ONU de suspendre l’accusation du président Omar Al-Bashir”, a déclaré à IPS, Jean Ping, président de la Commission de l’UA, en marge d’une rencontre de haut niveau des ministres africains des Affaires étrangères à Addis-Abeba, jeudi.

Suite à une enquête qui a duré trois ans sur l’ordre du Conseil de sécurité de l’ONU, le procureur général de la CPI, Luis Moreno-Ocampo, a conclu qu’il y avait des motifs valables pour croire que Bashir porte la responsabilité des crimes en relation à 10 chefs d’accusation de génocide, de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre. Moreno-Ocampo présume que Bashir a organisé et mis en œuvre un plan pour détruire en grande partie les groupes des Fur, des Masalit et des Zaghawa au Soudan, à cause de leur ethnie. “Ses motifs étaient largement politiques. Son alibi était une ‘contre-insurrection’. Son intention était le génocide”, a souligné le procureur dans ses preuves présentées à la Chambre d’accusation, le 14 juillet 2008. L’ONU estime que le conflit au Darfur a fait 300.000 morts en cinq ans alors que plus de 2,7 millions de personnes ont été déplacées.

Le déploiement d’une force conjointe de maintien de la paix ONU/UA n’a pas fonctionné selon le plan. Un peu plus de la moitié des 26.000 soldats autorisés de l’Opération hybride Union africaine/Nations Unies au Darfur (MINUAD) se trouve présentement au Soudan. D’ici mars, d’autres troupes sont attendues d’Egypte, d’Afrique du Sud, du Sénégal, du Bangladesh et d’autres Etats membres de l’ONU. Le président Ping affirme que les choses vont dans la bonne direction par rapport à la MINUAD. Quatre-vingt pour cent de tout l’objectif du déploiement des troupes sera atteint dans les trois prochains mois, a-t-il indiqué. Une analyse publiée le 27 janvier par ‘Foreign Policy in Focus’, un groupe de réflexion basé aux Etats-Unis, n’est pas si optimiste.

“Ce sera une année critique pour l’avenir du Soudan. La crise au Darfur a évolué et affecte maintenant toute la stabilité de la région. La force conjointe de maintien de la paix ONU-UA autorisée en juillet 2007 demeure trop en sous-effectif et sous-équipée pour être efficace”, indique le rapport. “Les déplacements et les massacres des civils au Darfur se sont poursuivis toute l’année 2008 puisque la MINUAD était réduite à des spectateurs à cause des insuffisances graves de troupes, de transport routier, et d’hélicoptères”. Khartoum affirme que l’Occident est en train d’exagérer sur la gravité de la situation, estimant le nombre des victimes à environ 10.000. Les autorités du pays sont contentes du soutien de l’UA.

“La mesure prise par la CPI détourne [du] processus de paix. Nous sommes fiers que la Commission de l’Union africaine ait reflété la position unie de l’Afrique contre la cour”, a déclaré à IPS à Addis-Abeba, Molieldin Salim, ambassadeur du Soudan en Ethiopie. Tom Porteous, le directeur de ‘Human Rights Watch’ (HRW) à Londres, rejette l’affirmation selon laquelle l’inculpation de Bashir nuirait au processus de paix. “Il n’y a pas eu beaucoup de progrès sur le Darfur en termes du processus de paix. De notre point de vue, une paix durable au Darfur et dans la région ne peut être réalisée que si ceux responsables des violations des droits humains sont traduits en justice. Nous ne pensons pas que tout processus de paix, qui dépend des gens contre qui il existe des preuves crédibles de responsabilité pour des crimes graves, puisse être un processus de paix fructueux sur le long terme”, estime Porteous. Dans un entretien téléphonique avec IPS depuis Londres, il a déclaré que HRW espère que les juges de l’accusation à la CPI prépareront le mandat d’arrêt dans les quelques prochaines semaines. “Evidemment, Human Rights Watch était l’un des premiers à enquêter sur les violations des droits humains au Darfur, et nous appelons constamment à faire rendre des comptes à ceux qui portent la plus grande responsabilité afin qu’ils soient traduits en justice. Nous espérons qu’un mandat d’arrêt de Al-Bashir sera préparé puisque nous estimons que ce serait un pas important en avant pour la justice à l’égard des victimes du Darfur et pour la responsabilité de l’auteur des crimes qui ont été commis”. Le Soudan n’est que l’une des nombreuses questions urgentes mises sur la table pour être discutées au sommet des chefs d’Etat de l’UA qui démarre dimanche. Le thème du sommet est “Développement de l’infrastructure en Afrique”, mais d’autres problèmes préoccupants concernent les confits ininterrompus en Somalie et en RDC, les coups d’Etat en Mauritanie et en Guinée-Conakry au cours des six derniers mois, ainsi que la crise humanitaire et l’impasse politique au Zimbabwe.