KINSHASA, 26 nov (IPS) – Loin des fronts militaires du Nord-Kivu à l'est, des milliers des cas de violences sexuelles se trament en toute impunité dans la province du Bas-Congo, à l'extrême ouest de la République démocratique du Congo (RDC) : viols, mariages forcés et précoces jamais dénoncés.
Pourtant, les victimes, qui sont souvent des mineures, sont frustrées et injustement condamnées à perpétuité face à des parents avides de recevoir une “dot” ou “hésitants” pour dénoncer “un viol qui exposerait toute la famille à la honte”. Les mariages forcés “pour des filles entre 13 et 18 ans, souvent prises pour deuxième ou troisième femme — y compris par des personnes de troisième âge — sont légion. Nos éléments n'y peuvent rien. Il s'agit des arrangements coutumiers entre familles dans les villages qui ignorent la loi et qui croient valoriser leurs coutumes”, affirme à IPS, le commandant Justin Tagiza, chef de la police à Boma, une ville située à environ 120 kilomètres de Matadi, capitale de la province du Bas-Congo.
Les cas de violences sexuelles commises sur des mineures dans des hôtels et des boîtes de nuit sont encore plus nombreux. Plus de 1.600 cas répertoriés et jamais dénoncés parmi lesquels ceux commis par des autorités politiques, administratives ou judiciaires de la province, selon le commandant de l'Inspection provinciale de la police de Matadi, Célestin Bondonga. Même dans la boîte de nuit “Le Train” à Matadi, où il est écrit “Interdit aux mineurs”, “plus d'une dizaine de mineures se font abuser chaque semaine”, selon un des gardiens de la place. “Parmi les personnes qui exagèrent en amenant des mineures, il y a un riche avocat de bonne notoriété à Matadi”, souligne-t-il.
En 2006, la RDC s'est doté de deux lois sur les violences sexuelles aux termes desquelles toute relation de type sexuel faite avec une fille ou un garçon de moins de 18 ans est une infraction punissable d'une peine pouvant aller au-delà de 15 ans de prison ferme.
Faisant application des principes tirés du Statut de Rome sur la Cour pénale internationale, ces deux lois n'accordent aux auteurs des violences sexuelles aucune immunité tirée de leur qualité officielle ni aucune circonstance atténuante. Bien plus, la qualité officielle est une circonstance aggravante de l'infraction, selon les deux lois de 2006.
Plus de 500 cas de violences sexuelles ont été rapportés par la police, les zones de santé (bureaux de centralisations des informations des hôpitaux) et par des activistes des droits de l'Homme, mais pour lesquelles les victimes n'ont jamais obtenu une quelconque indemnisation.
Toutefois, à Tshela, à environ 250 km de Matadi, le parquet a enregistré plus 81 cas de violences sexuelles en 2007, mais le tribunal n'a pu examiner que 24 de tous ces cas et condamné des auteurs à des peines allant de six mois à 20 ans de prison ferme ainsi qu'à des dommages-intérêts allant de 40 à 200 dollars. Mais ici aussi, aucune victime n'a reçu les dommages-intérêts.
Généralement, estiment des analystes, les auteurs des violences sexuelles s'échappent des poursuites et de l'exécution des peines en obtenant la liberté provisoire — sous caution. Ensuite, les dommages-intérêts ne sont pas payés pour plusieurs causes : indigence des condamnés, manque de volonté politique pour les condamnations contre l'Etat, manque de contrainte judiciaire contre les auteurs condamnés, défaut d'intérêts pour les avocats des victimes qui souvent indigentes et incapables de les payer. L'impunité qui caractérise les violences sexuelles au Bas-Congo bénéficie également du silence des autorités policières. Deux boîtes de nuit, où des filles et garçons mineurs sont régulièrement victimes d'abus, ouvrent toujours leurs portes tard la nuit à moins de 20 mètres de la maison communale (bureau de la commune) de Nzanza, un quartier populaire de Matadi. Il s'agit du “Stade de Nzanza” et de “Fara Fara”, qui reçoivent en permanence des dizaines de mineures chaque nuit, selon Faustin Lubamba, 17 ans, tenancier de la dernière boîte.
Selon des analystes, les autorités communales ne font pas appliquer les lois existantes parce qu'ils sont sans motivation, non-payés ou sous-payés, ou impliqués, pour certains d'entre eux, dans les abus, ou encore non-formés et sous-équipés pour des enquêtes professionnelles.
Le fléau est exacerbé par des badauds qui, dans un long couloir jouxtant les deux boîtes de nuit, fument librement du chanvre. En outre, autour des boîtes, des garnements vendent des racines et breuvages aphrodisiaques.
Ces circonstances en rajoutent sur un engouement sexuel et encouragent l'usage de la force — sur des mineures vulnérables sans défense — par des adultes qui ne peuvent se payer le prix d'une professionnelle de sexe et dans un endroit approprié.
En violation des lois sur les violences sexuelles, par mauvaise foi ou par ignorance de celles-ci, des chefs coutumiers saisis des conflits les résolvent à l'amiable, condamnant les auteurs à payer des “amandes coutumières”, pour “préserver l'harmonie du village”, explique Mavinga Matanga, chef de Boko 2, une localité à environ 70 km de Matadi. Le chef Mavinga déclarez avoir “peur de l'intervention du tribunal, généralement mal vue, dans des affaires propres au village”. Pour lui, “l'intervention du tribunal pourrait en rajouter au conflit et retarder la réconciliation entre les parties au conflit”.
Mais en réalité, la pauvreté, l'éloignement des institutions judiciaires, la durée souvent longue que met la justice pour juger des cas de violences sont les autres raisons déterminantes qui justifient la méfiance des victimes porter plainte devant les tribunaux, affirme Oscar Wilombambi, chef du village de Lukimba 2 à environ 90 km de Matadi. Alors que le phénomène du viol a pris de l'ampleur ces dernières années au Congo — 13.000 cas de janvier à mars 2008 –, peu de victimes dénoncent ces actes qui restent généralement impunis, selon l'Initiative conjointe de lutte contre les violences sexuelles en RDC, une ONG locale. Une opinion que partage également Gauthier Ngalamulume du Fonds des Nations Unies pour la population à Matadi.

