HARARE, 3 avr (IPS) – Un commentateur au Zimbabwe a lancé un appel à la prudence après que le pays a vécu un événement politique remarquable qui a vu l'opposition gagner le contrôle de la Chambre basse du parlement dans les élections du week-end dernier.
Ceci marque la première fois où le pouvoir législatif est passé à l'opposition depuis l'accession du Zimbabwe à l'indépendance en 1980, et la question qui se pose actuellement est de savoir s'il en sera de même pour la présidence.
Des résultats publiés au compte-gouttes par la Commission électorale du Zimbabwe (ZEC) au cours de ces trois derniers jours montrent que la plus grande faction du Mouvement pour le changement démocratique (MDC), dirigée par l'ancien syndicaliste Morgan Tsvangirai, a gagné 99 sièges sur les 210 sièges de la Chambre basse, tandis qu'un groupe dissident du mouvement en a gagné 10; l'Union nationale africaine du Zimbabwe-Front patriotique (ZANU-PF), l'ancien parti au pouvoir, a obtenu 97 sièges. Un siège supplémentaire a été pris par un indépendant, laissant trois sièges encore disputés. "Il y a une tentation dans l'opposition de se lancer maintenant dans des festivités sans fin. D'autres s'imaginent déjà comme des ministres ou détenant d'importants postes au gouvernement. Ce serait une erreur grave pour le MDC", a déclaré Brian Kagoro. "Nous sommes au bord d'une vraie transition, ou d'une fausse transition. Le MDC devrait maintenant adopter une approche conciliatrice et travailler avec tout le monde, y compris ceux qui leur sont opposés. Décider de se débrouiller tout seul pourrait être suicidaire", a-t-il ajouté. "On attend maintenant des forces de l'opposition de passer de l'opposition à la proposition". Des annonces à pas de tortue faites par la ZEC ont suscité des craintes que les élections étaient en train d'être truquées en vue de maintenir le président Robert Mugabe et la ZANU-PF au pouvoir. "Si la ZEC continue de retarder la publication des résultats officiels de l'élection… les Zimbabwéens… n'auront d'autre choix que de chercher les résultats sur le marché parallèle", a déclaré Tendai Biti, secrétaire général de la plus grande faction du MDC. Un marché noir pour les devises, le carburant et consorts a surgi brusquement face au déclin économique du Zimbabwe, l'une des questions clés des élections.
Ces élections avaient déjà été gâtées par des efforts visant à inverser le résultat en faveur du gouvernement, notamment à travers l'intimidation des supporters de l'opposition et des activistes de droits, le parti pris des médias d'Etat, des contrôles serrés sur les journalistes indépendants, une liste d'inscription suspecte — et la manipulation de l'aide alimentaire pour influencer le vote parmi les quatre millions de personnes approximatifs estimés par le Programme alimentaire mondial des Nations Unies pour être dans le besoin de nourriture.
D'autres millions de gens, qui avaient fui à l'étranger pour trouver du travail ou pour échapper à la répression politique, ont été privés du droit électoral, tandis que des observateurs d'élections des pays qui critiquent le régime de Mugabe n'ont pas été autorisés à surveiller les scrutins du 29 mars — dans lesquels les postes de la présidence, de la Chambre basse du parlement, du Sénat et de l'administration locale ont été disputés. L'ancien ministre de l'Information, Jonathan Moyo, était le seul candidat indépendant à gagner un siège. Autrefois à la pointe du bâillonnement de la presse en vue d'enraciner le pouvoir de Mugabe, Moyo animait mercredi la rubrique des nécrologies politiques. "La ZANU-PF fait maintenant partie de l'histoire. La désintégration totale du parti a commencé — cette fois-ci, c'est la désintégration réelle. Seulement s'ils sont bienveillants dans cette défaite, le peuple leur accordera une autre chance", a-t-il affirmé à une conférence de presse à Harare, la capitale. "Les autorités sont en train de gérer la défaite, et elles ne sont pas habituées à gérer la défaite", a indiqué Moyo.
"En fait, cette élection est très difficile à truquer. Je serais vraiment tenté de dire qu'elle n'est pas 'truquable'. Une partie de la raison de ce retard est qu'il y a de l'angoisse dans la sécurité, spécialement ces chefs de service qui imprudemment, ou plutôt bêtement, ont déclaré à la face du monde qu'ils ne salueraient aucun gagnant autre que Mugabe".
Fondé sur les résultats affichés à l'extérieur des bureaux de vote, le MDC- Tsvangirai affirme qu'il a gagné la présidence avec 50,3 pour cent des suffrages. La lutte pour l'élection du chef de l'Etat doit connaître un second tour dans l'intervalle de trois semaines si aucun des candidats n'obtient plus de 50 pour cent du vote. Le Réseau de soutien à l'élection du Zimbabwe, un organe indépendant, estime la part du vote de Tsvangirai à 49,4 pour cent contre environ 42 pour cent pour Mugabe; le troisième candidat, Simba Makoni, aurait obtenu sept pour cent des suffrages. Autrefois ministre des Finances sous Mugabe, Makoni a été expulsé de la ZANU-PF après avoir décidé de se présenter comme candidat à la présidence, et peut maintenant s'avérer un facteur décisif dans un second tour en termes de qui il supporte. Le MDC-Tsvangirai a dit qu'il prendra part à un second tour si la ZEC annonce que son leader a gagné moins que le nombre de suffrages requis. Un article paru dans le 'Herald', quotidien d'Etat, au sujet d'un probable second tour, a approfondi les spéculations qu'un second tour est imminent, même si Mugabe avait au départ écarté une telle éventualité; les informations de ce journal sont généralement considérées comme dévoilant les intentions du gouvernement. Des informations supplémentaires évoquent des discussions entre le MDC et des officiels pour faire partir en douceur Mugabe du pouvoir sur la base d'un accord qui lui éviterait des poursuites judiciaires pour ses violations des droits de l'Homme, qui se sont intensifiées au cours de ces huit dernières années alors qu'il s'accrochait au pouvoir. Le groupe de l'opposition a nié que de telles négociations soient en cours, déclarant que la discussion à propos de l'avenir dépend de comment la ZEC convoque le scrutin. Il y a même des rumeurs d'un coup militaire déjoué par des agents de sécurité qui ont longtemps soutenu le président, devenus riches sous son régime, et qui sont réticents à voir examiner la légitimité de leurs biens — de même que d'une scission au sein des officiers supérieurs au sujet de leur soutien constant à Mugabe. De nombres élevés de forces de sécurité, de patrouilles et de contrôles de véhicules sont enregistrés dans les principaux centres urbains. Moyo qui a quitté le gouvernement en 2005, a indiqué que "ce qu'il convient au président de faire dans cette situation est de se retirer. S'il se retire, il aurait créé un remarquable précédent… Mugabe et les membres de son parti, ZANU-PF, devraient être bienveillants dans la défaite". La 'Crisis in Zimbabwe Coalition', un regroupement d'organisations de la société civile, a, au début de cette semaine, adressé une pétition à la Communauté de développement de l'Afrique australe et à l'Union africaine pour exercer des pressions sur le gouvernement pour publier les résultats.
"Ce qui est d'une préoccupation importante, c'est les informations non confirmées selon lesquelles l'actuel président s'apprête à déclarer un Etat d'urgence après avoir publié de faux résultats. Ceci correspond aux menaces faites par les chefs de sécurité avant les élections, selon lesquelles ils ne sont pas prêts à accepter les résultats de l'élection si le président Mugabe et la ZANU-PF perdent les élections", a déclaré MacDonald Lewanika de la coalition.
George Charamba, porte-parole de Mugabe, a dit à la presse que le chef de l'Etat — comme d'autres candidats — attendait impatiemment l'annonce des résultats. "Vous me parlez comme si vous avez déjà obtenu les résultats de l'élection. En ce qui nous concerne, la ZEC n'a pas encore terminé la publication des résultats et à moins que cette publication soit faite, nous ne ferons pas de commentaires sur nos plans", a-t-il ajouté. "Vous autres écrivez des mensonges que le président est en Malaisie pendant qu'il est en fait dans le pays. J'étais avec lui à la résidence présidentielle au déjeuner".

